Atteint d'une poussée de conformisme galopant, nous avons décidé d'ouvrir ce site (le terme de blog nous reste encore un peu en travers du gosier : on parlera plus volontiers d'une tribune d'expression, d'un havre de liberté de plume dans le désert intellectuel régenté par la pensée unique) par un billet liminaire. Bref, commencer par une introduction, présenter un peu nos objectifs.

L'idée de base était de faire un peu de journalisme gonzo, de poursuivre (en la transposant dans le contexte de ce début de 21ème siècle) l'oeuvre du maître, le docteur Thompson. Si à ce stade tu es déjà perdu, suis donc les liens ci-dessus, d'une part ça contribuera peut-être à ton édification intellectuelle (oui, ça, il va falloir s'y habituer, nous prenons nos lecteurs (c'est à dire toi, le jeune) pour des cons. Enfin, ce n'est pas tout à fait exact, disons plutôt que nous sommes conscient des limites de leur intellect).

En plus de ça, le coté gonzo ne constituant qu'un impératif de forme, il a fallu définir une (vague) ligne éditoriale pour ce qui est du fond, et, parce que nous sommes des jeunes gens sophistiqués qui aimons les mots avec beaucoup de syllabes dedans, nous avons choisi comme fil directeur le "métacynisme postmoderne". Évidemment, ça ne parle pas à tout le monde, d'où ce premier article.

À bien y réfléchir la question est légitime : qu'est-ce que ça peut bien être que le métacynisme postmoderne ? Ne serait-ce pas simplement encore un des ces néologismes pompeux et inutiles dont l'intérêt principal est de combler la vacuité intellectuelle du propos concerné? Peut-être bien. Le mieux est probablement de raconter sa genèse, de laquelle jaillira peut-être un vague éclaircissement.

Ce terme naît de la rencontre de deux personnages (Lazare S. Enfield et Raoul Duke), cyniques émérites, affalés grassement derrière un Kebab, lors d'une de ces soirées de vadrouille parisienne où, par le hasard de la stochastique des réseaux sociaux, la compagnie (dans le cas précis, assez médiocre) est bien souvent imposée plus que choisie.

À force de tout passer à la moulinette du cynisme, les acolytes finissent par constater que l'anticonformisme est le nouveau conformisme, et que le cynisme systématique est devenu une norme, dans un siècle où l'absurde est érigé en loi. De cette constatation jaillit l'idée du métacynisme, la considération cynique des cyniques eux-même. En clair, non seulement chier sur tout et tout le monde, mais en plus sur le fait même de le faire, et sur ceux qui le font, nous-mêmes inclus. Certains y verront un paradoxe, mais c'est aussi une forme d'humilité par l'auto-dénigrement, d'avoir conscience que le dénigrement systématique n'est rien d'autre qu'une issue facile pour intellectuels désoeuvrés.

Mais n'anticipons pas. On pourrait, pour te pré-mâcher le travail de réflexion, ami lecteur, se fendre d'une définition du cynisme lui même; mais après tout, la définition par l'exemple te parlera peut-être mieux : elles sont légion, mais toutes très bien résumées dans celle-ci : "I'm not cynical. I'm just experienced." Sinon tu peux toujours décoller ton oeil vitreux du skyblog de la dernière prestataire de fellation de la Star Academy et t'instruire avec un dictionnaire : TLFi : cynisme. À l'usage, tu verras c'est très pratique, un dictionnaire.

Si le moderne est une notion clairement comprise du plus grand nombre, le postmodernisme reste, quant à lui, un de ces termes en vogue qui sont très utilisés, mais assez peu compris : tout le monde n'a pas eu la chance de lire Baudrillard. Ce dont on est sûr, c'est qu'on vit en plein dedans. Ces deux termes se sont imposés ensemble un peu comme une évidence : comment vivre dans notre monde postmoderne sans user de cynisme, seule vertu suffisamment salvatrice pour nous aider à survivre dans notre monde cruel.

Il s'agit finalement d'affirmer le parti-pris de nos réflexions, toujours exprimées par maints détours et de nombreuses références (et c'est bien là une des caractéristiques du postmodernisme). À la façon des maniéristes qui, submergés par un art porté à son apogée, ne savaient quoi faire si ce n'est pareil, mais plus : plus grand, plus éloquent, plus somptueux, plus riche (quitte à en perdre toute notion de la proportion et de la finesse), nous avons bien conscience d'être assis sur des épaules de monstres sacrés qui ont forgé un siècle intense de bouleversements culturels, politiques, sociaux, scientifiques, et nous savons que si notre regard porte loin, c'est simplement la conséquence de la grandeur de nos pères (et non de nos talents), qui pour nous s'est surtout matérialisée par une immense désillusion.

Les années 90 ont entériné cette déception, ce constat que tout était possible, et que plus rien ne nous faisait envie. Après les flammes chaudes et créatrices des années 60, les croyances fortes de la guerre froide, les portes ouvertes par le renouveau technico-scientifique, les explosions culturelles subséquentes, tout nous est apparu incroyablement terne. Nous nous renfermions sur nous-mêmes conscients de notre échec annoncé sous le regard interrogateur de nos pères fatigués d'avoir tant apporté. Une génération perdue, sans cause, sans illusions, qui cherche à combler sa vacuité idéologique par un matérialisme déplacé. En un mot, l'impression d'être enfermé dans un roman de Bret Easton Ellis. Cette période douloureuse pendant laquelle une civilisation, absorbe une phase de trop grande productivité, sans dessein, errante, n'ayant rien à léguer à ses successeurs que des déchets nucléaires, restes sinistres les plus représentatifs du rôle que nous avons eu à jouer.

C'est cette désillusion inévitable, le fait d'avoir pu sentir le souffle créateur sans jamais posséder le nôtre, qui nous rapproche tant de l'oeuvre du docteur Thompson qui constatait, non sans nostalgie, que la décennie 70 allaient être bien mornes après les errances psychédéliques et révolutionnaires des années 60.

Le temps est venu de mettre des mots sur un monde qui est à repenser, à refaire. C'est avant tout pour mettre un terme définitif à ce marasme, que nous tous faisons des états de faits souvent amers sur nos vies. On le pense, on le dit, on l'écrit, et enfin on peut passer à autre chose. Finalement, le fait d'être lu est accessoire; a plus forte raison parce que la nature même de notre philosophie implique un certain mépris du lecteur. Non pas par manque de respect ou par une quelconque supposition a priori de sa valeur, mais simplement, parce que, le complexe d'infériorité que nous nourrissons face à nos maîtres vient s'ajouter à une insatisfaction perfectionniste pour nous faire abhorrer nos propres écrits, et, à ce titre, tenir en faible estime ceux qui perdent leur temps à les lire.

Bienvenue chez nous.

RD & LSE