On doit être un dimanche.
Par Raoul Duke, dimanche 24 décembre 2006 à 12:43 :: General :: #6 :: rss
C'est le seul moyen de faire ça bien : tirer les rideaux sur le ciel laiteux d'une ville anonyme, gober un demi-ecsta, et s'enfermer quelques heures devant le clavier, à transpirer et mâchonner son fume-cigarette, comme le maître lui-même l'aurait fait. S'isoler des immondes réalités du monde extérieur et écrire, le cliquetis syncopé de la frappe en contrepoint dément aux harmoniques industrielles de Primal Scream. On doit être un dimanche.
La vertu cathartique de l'écriture n'est pas qu'une légende, seulement je me demande si elle a plutôt à voir avec le contenu effectivement écrit, ou avec le simple fait d'écrire, de mobiliser son attention sur une tâche à la linéarité décevante, cette sorte de transe où les mots s'enchaînent comme mus par une volonté propre, et où, finalement, enfin, on arrête de penser.
Ceux qui parlent de l'accouchement difficile d'un texte (souvent des hommes qui ne connaîtront jamais les réelles douleurs de l'enfantement, sans quoi il y a fort à parier qu'ils ne se permettraient pas une analogie aussi honteuse) négligent la possibilité d'une péridurale. La pharmacopée moderne fournit un arsenal assez complet de ce côté-là ; il est d'ailleurs intéressant de constater que toutes les drogues sont compatibles avec l'écriture, à des degrés divers, l'histoire littéraire étant émaillée d'exemples de grands auteurs ayant chacun leur vice chimique personnel ; et on se surprend à se demander si on ne finit pas par lire la drogue à travers eux, si ce n'est pas l'opium qui donne ces traits communs aux textes de Poe, Conan Doyle et Florence Nightingale, si la tradition de la grande littérature américaine, de Fitzgerald à Bukowski en passant par Hemingway, n'est pas caractérisée par un penchant pour la bouteille qui complète, voire transcende, la simple filiation stylistique.
Loin de moi l'idée bêtement réductrice de prétendre qu'on lit la drogue à travers l'écrivain, et que les interactions complexes des influences littéraires peuvent être simplifiés à une simple addiction commune. Mais je me plais à croire, qu'il y a quelque chose de commun dans les mots des auteurs qui partagent les mêmes vices, quelque chose qui ignore les barrières de genre, de nationalité et d'époque. Parfois, souvent, pas grand chose, une empreinte ténue, en filigrane, qui affleure à la surface du texte épisodiquement. La marque inimitable d'un mangeur d'acide repenti au détour d'une description dissolue, la syncope des ellipses narratives des amateurs de stimulants. Trois fois rien, le plus souvent, si l'on exclut les textes franchement intoxiqués : la beauté d'un Apollinaire noyé dans ses Alcools, le baclage déjanté des Nouvelles sous Ecstasy de Beigbeder, la répétition obsessionnelle des romans écrits à la chaine par Stephen King dans les années 80, de la poudre aux yeux lancée par un poudré du nez. (Ça me fait mal au cul de placer Beigbeder et King dans un papier qui, malgré lui, traite de littérature, mais ils ont l'avantage de fournir des exemples flagrants - incidemment, King clame que ses années de consommation frénétique de coke l'ont paradoxalement sauvé de l'alcoolisme. Comme quoi, la malédiction de la bouteille a la vie dure chez les auteurs américains.)
Je m'égare, complètement. Mais c'est bon signe, c'est le principe du gonzo journalisme. Ironiquement, j'étais parti pour pondre quelques mots sur les gourous de la communication de Nicolas Sarkozy, mais à ce stade, je crois que je vais garder ça pour une autre fois, et succomber au plaisir de m'enfermer dans une parenthèse. Parce qu'après tout, c'est moi qui décide, et cet ecsta monte comme il faut. Une drogue de clubber étonnamment adaptée à l'écriture, pour le coup, et plus particulièrement à ce style que j'affectionne, où les mots peinent à suivre le fil des pensées, où les idées divergent, s'égarent, puis reviennent à leur objet sous un autre angle. Même si, au vu des grincements de dents et le peu d'effet empathogène (mon mépris pour l'humanité semble affûté plus qu'amenuisé), je soupçonne que cet E contenait plus de bonnes vieilles amphètes que de MDMA.
En parlant d'amphétamines, et de Sarkozy, j'ai l'occasion d'exposer une théorie que j'élabore depuis un bout de temps, au fur et à mesure de l'agitation publique et des sorties dérapantes du petit Nicolas : celui-ci me semble présenter toute la palette de symptômes cliniques de la psychose amphétaminique, un petit épisode maniaque bien tassé. Regardez plutôt : hyperactivité, agressivité, fantasmes de grandeur, paranoïa, tout y est. Ensuite, quant à savoir si cette psychose est d'origine chimique, et si oui, décider si c'est plutôt du speed ou de la cocaïne (le bonhomme se vante de ne dormir que quatre heures par nuit, rappelons-le), je ne hasarderai pas de pronostic. Mais le diagnostic clinique est sans appel :
Les idées délirantes peuvent avoir des thèmes variés : persécution, mystique/messianique, grandeur, filiation, érotomanie... Leur émergence correspond à des mécanismes également variables : interprétation, intuition... Celles-ci reflètent fréquemment le contenu du système de croyance du patient et sont d'appartenance socio-culturelle. Enfin, un aspect important des idées délirantes est leur aspect structuré (paranoïaque) ou flou (paranoïde).
Pas vraiment besoin d'en dire plus, chacun tirera ses conclusions, mais pour moi, res ipso loquitur. Continuons, ça devient encore plus croustillant après :
[Les troubles du cours de la pensée] traduisent des altérations des mécanismes de pensée et sont classifiés en fonction des modifications du discours qu'ils entrainent. On note de manière non exhaustive : la tachypsychie, la logorrhée(Bah tiens!), les digressions, la difluence ou relâchement des associations(Kärcher, anyone?), les circonlocutions, le rationalisme morbide...
Et bien sûr, le meilleur pour la fin, la petite dose de dissociation sans laquelle la psychose ne serait rien, l'anosognosie :
Une des caractéristiques importantes de l'état psychotique est l'absence de conscience de la nature pathologique des symptômes. Classiquement, les patients, lors de ces épisodes, pensent que leur comportement, le contenu de leur pensée et les expériences hallucinatoires qu'ils vivent ne sont en aucune manière bizarres, inhabituelles ou étranges. Cela reste vrai même lorsque les idées délirantes, paranoïdes, sont impossibles. Les patients restent imperméables à toute rationalisation remettant en cause leur vécu. Cependant, cela doit être relativisé, puisqu'en fonction de la sévérité de la pathologie sous-jacente et du degré d'évolution depuis le début de l'épisode psychotique, une critique partielle des symptômes est parfois possible.
(source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Psychose)
Il n'y a pas vraiment besoin d'en dire plus. Il y aurait moyen de s'amuser de longues heures à corréler les diverses apparitions et déclarations publiques de Sarko avec une liste de symptômes, mais là ça serait vraiment pas sympa. Parce qu'il faut bien être un peu indulgent avec le personnage, il y a une certaine logique teintée d'inéluctabilité à devoir être psychotique dans un monde qui l'est de plus en plus. L'oncle Sam a placé la barre très haut avec Georges Bush, l'Espagne a beau s'être débarrassée de son Franco d'opérette, l'Italie et l'Autriche nous ont montré la voie, si on veut pas passer pour des ptites bites, il va bien falloir qu'on ait un président qui pète les plombs lui aussi. Et puis j'ai de l'affection pour le VRP de Kärcher, après tout, il fait pas un boulot facile, il a des problèmes de couple, il dort pas assez, son fils, que j'ai eu le malheur de cotoyer, se complait dans un crétinisme tout Neuillysien, bref on peut lui trouver beaucoup d'excuses.
Je commence à pressentir que, même si j'observe le grand cirque politique français de l'autre côté de la Manche, Sarkozy est en passe de devenir ma nemesis littéraire. Une sorte de filiation logique pour un gonzo journaliste, du rapport pervers mi-affection, mi-dégoût, que Hunter S. Thompson entretenait avec Richard Nixon, qui a certainement installé un modèle durable en terme d'homme d'état en pleine psychose paranoïaque.
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