La boîte à cons
Par Lazare S. Enfield, mardi 2 janvier 2007 à 19:15 :: General :: #17 :: rss
Cela fait désormais plusieurs années que je me suis séparé totalement de cet objet démoniaque qu'est la télévision. Nos rapports ont été forts jusqu'à mon adolescence et puis je me suis dit qu'il était largement temps de faire quelque chose de ma vie et donc j'ai arrêté cette merde pour retourner dans le monde des vivants.
D'ailleurs d'une manière générale, j'entretiens des rapports lointains avec le monde médiatique pour des raisons dont l'évidence ne semble pas avoir effleuré mes contemporains. Néanmoins, périodiquement, il m'arrive fortuitement de trouver une boite à images et de la regarder avec intérêt. C'est de l'anthropologie des masses, rien de plus. À chaque fois je me dis que je vais être déconnecté par plusieurs mois d'absence, qu'il va me falloir le soutien d'un individu cérébralement atrophié (un téléspectateur on appelle ça) pour absorber les énormes présupposés d'un paradigme que j'imagine en constante évolution. Et chaque fois, je constate, non sans effroi, que je suis comme un poisson dans l'eau.
Bien sûr on pourrait dire que c'est parce que la télévision est une pédagogue exemplaire et qu'elle se suffit à elle-même. Mais ce serait passer à côté de la débilité patente de l'ensemble des programmes, de l'immense vide intellectuel, de l'absence totale de toute forme de créativité. Je ne m'étendrais pas plus sur le mépris que j'éprouve pour toute cette hégémonie anti-culturelle qui se fait passer pour une autorité éminente en la matière.
Non ce qui me pose problème c'est que ce sous-produit sorti tout droit du cerveau pâteux d'un golden boy anémique fait effectivement office d'autorité en terme d'information, de culture, de communication, de politique, d'aventure, de mythologie, et bien entendu de religion. Et vous savez pourquoi ? Parce que, vous, oui vous là , le lecteur apostrophé, vous lui accordez ce crédit.
Prenons quelques exemples au hasard. Une émission utilitaire tout ce qu'il y a de plus classique : Question maison. Une bonne émission pour qui possède un 28 pièces de 276 mètres carrés dans le 8ème et qui trouve décidément que le couloir entre le living-room et le jacuzzi est vraiment mal aménagé (les rejetons ont définitivement du mal à y faire passer leur poney). C'est bien pour meubler en attendant que la dernière pute hollywoodienne qui a vendu son cul à l'égérie cosmétique vienne nous expliquer comment rendre notre vie meilleure en changeant de gel douche. Et là encore c'est insidieux et subtil. Plus direct : j'ai découvert récemment le "jeu" animé par Arthur (croisement d'un sociopathe en phase terminal avec un labrador, animal sympathique, symbole de la dévotion). Je mets des guillemets parce que j'attends encore qu'on m'explique le côté ludique de l'ouverture de boîtes sauvagement gardées par une trentaine de débiles (dont une à gros seins et décolleté TF1). Après ça, on est prêt à affronter le 20 heures, plein d'espoir et de calme. Je ne ferai mention ni des journaux, débats et autres merdes sans nom qui militent apparemment pour l'apolitisation de la politique, ni des fictions dont la qualité globale me rappelle étrangement les livres de Dan Brown, en pire (Dantec ?).
Mais je sais faire preuve de distance et considérer ce problème sans mes jugements de valeurs personnels. Néanmoins je me heurte à bien des obstacles pour comprendre l'espèce de consensus flasque qui fait que vous regardez cette daube, malgré tout ça.
D'abord je pense à une addiction au martyr toute judéo-chrétienne. Mais je me rappelle l'immense vide qui règne sur vos croyances anathèmes. Donc je glisse logiquement vers une propension naturelle au masochisme. L'hypothèse est intéressante quand on voit les foules que sont capables de déplacer les sélections des émissions de télé-réalité. Finalement une discussion avec une téléspectatrice avertie m'apprendra qu'il n'y a justement aucune notion de "douleur dans la consommation passive de cet objet de culte".
Finalement, après bien des hypothèses et bien des rejets, je me retrouve sans explication. Et me voilà donc contraint d'accepter l'évidence : votre vie est pleine, vous êtes béats de plénitude, complets de culture, ravis de rêves féériques, comblés d'aventures fabuleuses. Vous vivez dans une société heureuse, vous aimez vos pairs et savez le leur montrer, vous êtes en adéquation harmonieuse avec le monde qui vous entoure et vous le comprenez aussi bien qu'il vous comprend, vous faites un travail intéressant, utile et épanouissant, vous savez vous divertir avec sagesse, Dieu lui-même vous a communiqué votre prochaine accession à l'éternité et pour parachever votre oeuvre millénaire il ne restait plus qu'une seule chose à faire : arrêter de penser et tout détruire.

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