Au réveil, c'est à dire au moment où mes yeux venaient de se fermer sur les infinités du songe, pour s'ouvrir sur un monde clos, j'ai tenté de me remémorer les événements qui avaient eu lieu depuis vingt-quatre heures. Là encore, sans succès. Et puis lentement, bercé pas les volutes irisées, "des images commencent à sourdre comme des aveux". C'est bien le moment de penser à la post-apocalypse selon Chris Marker tiens...

Je me rappelle les toasts de foie gras, les verres de vin, les gens qui parlent dans mon silence de choses auxquelles, apparemment, ils n'entendent pas grand chose, le temps qui passe, indifférent, puis mes envies de niaiseries ; oui, finalement moi aussi j'ai parlé. De la fin du monde, de la destruction des paradigmes eschatologiques, des vrais problèmes de la vie quoi. Débilités pompeuses pour intellos bourgeois frustrés, déçus, spirituellement moribonds. La quintessence d'une déliquescence annoncée. Vous voyez le genre. Je me revois encore écouter une des ces jeunes sans valeur, sans croyance, perdue dans un monde dont elle se fout éperdument (parce qu'elle, elle en a le choix : privilège malsain s'il en est), se plaindre de l'inconsistance de sa vie, dans un récit pathétique plus que touchant, régulièrement ponctué de ah-mais-je-ne-me-plains-pas, de je-ne-regrette-rien... non rien de rien. Quelque fois je suis pris de haut-le-coeur, mais finalement, ma conscience se fait mièvre pour supporter le dégoût que m'inspirent toutes ces choses et je tente de lui expliquer que son mal-être est la conséquence de la désagrégation du système de valeurs subséquent à la destruction du paradigme général autrefois imposé par la religion, et qui, aujourd'hui, se retrouve principalement dans les mains de mercantiles arrivistes anathèmes qui tentent de profiter du vide spirituel de notre époque. L'envie est grande de lui conseiller d'acheter un bracelet Zox mais je crois bien que Raoul Duke vient justement de lui suggérer cette idée avant moi. L'enfoiré !

C'est bien mes contemporains ça ! On leur a offert la liberté de croire, de réinventer le monde après deux millénaires d'hégémonie judéo-chrétienne, le tout sur fond de révolution fondamentale de la pensée humaine, guidée par des Lumières éblouissantes, Descartes, Rousseau, Newton, Schopenhauer, Schrödinger, Leary, Bourdieu et ils sont là, béats, comme des abrutis, à attendre qu'un nouveau Raël leur file des solutions toutes faites, rêves avortés pour masses débiles. Le pauvre Jean-Paul doit se retourner dans sa tombe : lui qui a si fortement tenté d'élever leur conscience atrophiée, de responsabiliser tous ces gens qui ne sont pas capables d'une once de discernement et qui, au final, affalés dans un appartement bourgeois, régnant sur un monde en cendres se plaignent de l'air du temps, et de la misère de leur vie...

Rien que d'y repenser, je sens ma colonne parcourue de mille vibrations désagréables, artéfacts du refoulement de mes pulsions de mort ; celle des autres. À coup de grosses bouffées et de musique trop violente, je me replonge dans la suite de ma mémoire.

Après ces épisodes sordides de socialisation vint le moment de profiter des bonnes grâces de mon entremetteur chimique, que je ne citerai pas pour ne pas balancer Duke. De la kétamine. Pourquoi pas ? Au passage j'ai le droit à quelques anecdotes bien senties sur les problèmes des dealers d'outre-Manche et leur don d'origami qui leur servent avantageusement à distinguer kétamine et cocaïne, même dans le noir. (Voir l'apostille de Raoul Duke à ce sujet)

Un jour je vous parlerai sans doute, non sans émotion, de mes expériences passées avec les substances dissociatives. Je vous jure que ç'avait été plutôt intense, pas franchement toujours très sympa, et sérieusement effrayant. Et bien me voilà réconcilié avec la dissociation. Une heure de calme chimique, produit de la science moderne, vérité oublieuse pour soigner mes aigreurs sociétales, l'espace de ces soixante minutes. Je m'absorbe dans la contemplation de mes doigts qui se meuvent comme autant de branches d'arbre lointaines, portées par le vent doux et chaud d'un après-midi d'été, empli de torpeur indolente. Des fois j'entends des bribes de conversation sans pouvoir les compendre, et j'apprécie à sa juste valeur mon aphasie hurlante.

Quand la redescente commence, mollement, nous ne sommes plus que trois, et je suis ravi. Une image de Requiem for a dream m'interpelle dans mon esprit, et j'arbore un sourire complice.

06H30 arrive et nous nous en allons, j'erre plus que je ne marche dans la nuit et l'humidité de cette ville maudite mais encore endormie. Je ne pense plus vraiment, mais la perspective de rentrer seul chez moi m'ennuie et je dégaine mon téléphone. Mon âme est damnée alors "autant chevaucher cette torpille jusqu'au bout". Ca sonne, elle décroche et nos destins se scellent.

Apostille de Raoul Duke

Authentique : la kétamine, pour des raisons de législation qu'il serait fastidieux de décrire ici, a explosé dans le marché des drogues récréatives outre-Manche, où les jeunes en mal de sensations fortes sont déjà très amateurs de coke, et je ne parle pas du soda aux édulcorants intenses. Comme (je précise pour ceux dont le manque de culture dans le domaine de la pharmacopée n'a généralement d'égal que la propension à conspuer ces-pauvres-types-qui-se-droguent, généralement en ingurgitant eux-même des quantités importantes d'alcool) la kétamine est vendue, soit sous forme de solution liquide, soit sous forme de poudre, blanche elle aussi, il y a des vilains drogués qui, bien fait pour eux, ont eu le malheur de se tromper de poche/sachet/papier plié/fiole, et de se faire une ligne de K au format du rail de coke. Rien de très grave, ça s'appelle le K-hole, c'est un endroit assez décrié, mais pourtant il gagne à etre connu, et visité assez souvent, enfin, ces propos n'engagent que moi...

Pour couper court à cela, les dealers responsables (ça tient de l'oxymore, généralement), enfin, le peu qu'il y en a, ont eu l'idée de tenter de colorer leurs poudres (parce qu'on trouve aussi des amphètes en poudre à priser...), ce qui leur permet d'offrir au consommateur un camaïeu de substances alors aussi chatoyantes visuellement que psychiquement. Malheureusement, ils étaient peu nombreux à le faire, et le problème est demeuré, puisque, vu que c'est un genre de profession où il n'y a pas vraiment de réunion de consortium, l'absence de consensus sur le color-coding utilisé ne faisait que déplacer le problème.

Finalement, la tendance, à l'heure où je vous parle, semble être de vendre la kétamine pure, en cristaux pas très fins (ce qui prouve la pureté), emballée dans des wraps, c'est-à-dire un morceau de papier ou de carton plié. Et, ça y est j'y arrive, la tendance semble être de plier, dans le cas de la kétamine, le morceau selon une technique particulière (bon, le terme d'origami est une hyperbole caractéristique de Lazare, hein...) qui, quand on déplie le premier pli, fait apparaitre un K. Classieux, non?

Mise à Jour Un mythe s'effondre, lorsque j'ai exposé cette constatation à une amie britannique fort gouteuse de poudres à nez diverses, elle a écrasé cet supposition poétique, et balancé un parpaing dans mon rêve, d'un simple All wraps are like that, dear.. Beaucoup de bruit pour rien, donc, comme dirait le grand William...