Mais là, non. Ce serait d'une facilité désespérante, un peu comme quand, ami jeune, tu écrivais "oh, il me manque une rime en "jaculer"" dans ton poème à la maîtresse en CE2. C'est mignon, on se sent hyper fier d'avoir trouvé la feinte qui permet de se rapprocher de son lecteur tout en partageant sa difficulté à écrire, établir un début de connivence, et finalement, réussir à contourner le problème. Du grand art. Mais moi, je ne mange pas de ce pain-là : d'abord parce que c'est de la facilité, et surtout parce que ce genre de truc, en fait, c'est un joker : c'est bien, mais ça ne marche qu'une fois, et j'ai cette tendance à l'économie, à garder ce genre de cartouches pour les vrais coups durs.

Donc, te dis-tu, en fait, le Duke, il est parti pour nous faire le truc genre "je suis en panne d'inspiration donc je fais un papier sur les gens qui, en panne d'inspiration, font un papier sur leur panne d'inspiration". Et bien en fait non. Cela dit, je te mets un point si tu as eu l'intelligence nécessaire à voir arriver cette méta-entourloupe, c'était bien tenté, mais non. De toutes les manières, Lazare et moi aurons toujours un méta d'avance sur toi, mon ami.

Pourtant, c'est vrai que là, après ces trois premiers paragraphes, je serai assez à même d'être suspecté d'assèchement de plume (Oui, cet espèce de truc allongé et poilu qu'on trouve dans les vieux oreillers, ou qu'on voit à la télé dans les coiffures des indiens. Ben avant l'invention du clavier, les gens ils écrivaient avec ça. Oui, ça t'étonne, moi aussi. Déjà: comment ils distinguaient les plumes azerty des qwerty?), de manque d'inspiration. Et bien c'est à la fois vrai, et faux. En fait le problème n'est pas que je n'ai pas assez de sujets sur lesquels écrire, mais plutôt l'inverse : j'en ai trop, et des tous petits, le genre de truc où je me dis que ça ne mérite pas un billet entier, et que d'un autre côté, c'est pas très classieux de regrouper des petits sujets dans un billet fourre-tout. J'irai même jusqu'à dire que ça fait blog.

Et c'est ça le problème, pas une pénurie, mais un excès. Après coup, je me dis que, vu ma propension à cracher de la ligne, un seul de ces petits, que dis-je, minimalistes sujets peut dégénérer en papier fleuve, incontrôlable...

Bon, allons-y, je ne suis pas chien, hein, on va s'y mettre. J'avoue, j'ai eu la tentation de pousser le postmodernisme jusqu'à des extrêmes d'absurdité, et réussir à faire un article sur rien, tout en te donnant l'impression que je ne fais pas le coup du papier sur la difficulté d'écrire un papier. J'ai caressé l'idée, elle a un certain charme. L'idée ronronnait, tranquillement, pendant que je la caressais, et puis en la soulevant je me suis aperçu que, mine de rien, elle pesait pas très lourd. Donc, hop, je sors de mon chapeau un sujet, au hasard. Bon. "Le site web de TF1". Okay. Joker, celui-là je me le garde pour un jour de déprime, il va être particulièrement jouissif. Hop, un autre : "Fermer la porte de la chambre pour dormir".

Tiens donc (oui, je sais, ça te fait pas plaisir d'avoir à lire quelque chose avec un minimum de fond, après une intro aussi longue qu'inutile, encore que, mais il y a un moment où il faut s'y mettre aussi) : "Fermer la porte de la chambre pour dormir". J'avais pensé faire un truc là-dessus, en utilisant une technique lamentable, celle de commencer par une anecdote, genre "nous allions nous coucher avec ma chère moitié..." puis je me suis dit que c'était effectivement lamentable, et du coup j'ai pensé à faire un métamachin sur la technique elle-même, enfin, bref, c'est un sujet qui est dans mon chapeau à sujets depuis un certain temps. Tu constateras qu'en fait, le peu de réflexions préparatives que j'ai fait dessus m'ont déjà fait partir dans une tangente sournoise, et que, comme souvent, la problématique elle-même n'évolue pas énormément.

Je l'affirme haut et fort : oui, je ferme la porte de ma chambre pour dormir. (Tu noteras qu'en fait j'aurais pu commencer l'article ici, mais qu'il aurait été vachement plus court, du coup.) Au début j'ai eu la faiblesse d'ériger le constat que j'ai fait de cette tendance qu'ont les gens à fermer la porte de leur chambre quand ils dorment, en réalité générale. Mais les contre-exemples existent. Bon, j'en ai pas rencontrés des tonnes, certes, mais je préfère me prémunir du jugement à l'emporte-pièce qui immédiatement appelle un email revanchard du genre "je dors la porte ouverte et je t'emmerde, espèce de fermiste". Toujours est-il que, hasard d'une étude sur un échantillon bien biaisé, ou tendance réelle, j'ai l'impression que l'Homme, grand, beau et nu dans sa splendeur, a tendance à fermer la porte de sa chambre quand il dort.

Ici, comment résister à une envolée de pseudo-scientificité, expliquant que, quelque part au fond de notre système limbique, dans le cerveau reptilien, se cache un mécanisme mental qui nous pousse à nous protéger des prédateurs nocturnes, du coup de couteau du cambrioleur, ou du regard indiscret de sa sœur? Comment résister à la tentation de la psychologie de comptoir, dans laquelle la pudeur rejoint l'esprit primal ? Il va bien falloir, pourtant, résister à ladite tentation : d'abord parce que l'être humain (principalement composé de flotte, avec du carbone autour et au milieu, et aussi un peu là, à gauche) arrive à s'endormir à peu près n'importe où, en public ou non. Et aussi parce que je soupçonne que ce phénomène dépend beaucoup plus d'habitudes prises pendant l'enfance, puis de contraintes de pudeur, ou pas, par la suite, que d'un quelconque instinct animal.

Mais, reconnaissons le, je sais pas pour toi, lecteur, mais moi, j'ai du mal, si la maison n'est pas vide, à dormir avec la porte de ma chambre ouverte. En fait non, je suis persuadé que je dormirais très bien la porte ouverte, mais, je ne sais pas, ça me dérange. Bon, en ce moment je partage mon toit avec 5 délinquants juvéniles britanniques, ce qui est une raison suffisante pour fermer la porte, la verrouiller, et installer une mine Claymore de l'autre coté, mais, dans l'absolu, ça me perturbe quand même.

Évidemment, il faut bien distinguer différents âges de la vie : quand on est jeunes mariés, fraîchement installés dans son nouveau foyer, seuls à deux dans son chez-nous à soi, a priori, l'état d'ouverture de la porte ne pèse pas lourd sur l'esprit du couple au moment d'aller mettre Villejuif dans Pontoise, voire même, plus rarement, d'aller dormir ; à la limite il n'y aurait pas de porte que ça serait pareil.

Ensuite, si on commence à avoir des enfants, ça varie : on laisse la porte ouverte si on veut les entendre, ou fermée dans le cas contraire, ou bien encore si on veut qu'ils ne nous entendent pas. Évidemment, je sors de mon analyse la possibilité de chats, ou de chiens (mais, dans mon expérience, surtout de chats), qui, pour la sauvegarde du sommeil de chacun, nécessitent souvent l'établissement d'une politique de porte entrouverte à l'échelle de l'habitation. Après ça, ce sont les enfants, eux, qui ferment la porte, quand les parents laissent la leur ouverte, on appelle ça l'adolescence. Après quoi les parents, débarrassés des enfants, laissent encore la porte ouverte (d'autant que c'est souvent à ce moment-là qu'ils ont un chat), alors que l'enfant, qui a déjà bien grandi, ouvre ou ferme selon qu'il habite seul ou avec des colocataires. Et là, on retombe sur le moment où l'enfant va devenir lui-même jeune marié, avec porte ouverte comprise, tout en mettant ses parents dans un établissement pour séniors où les portes des chambres sont fermées, et où, en outre, les fenêtres elles-aussi ne peuvent pas s'ouvrir, réduisant d'une part les risques de suicide et d'autre part les problèmes de cotisation aux caisses de retraite si il fait un peu chaud l'été.

Nous avons bouclé notre boucle. Qu'en déduire ? Pas grand chose, malheureusement. Si vous dormez la porte ouverte, ou fermée, avec ou sans raison, envoyez nous un mail. Je soupçonne que je ne suis pas le seul à sentir cette impression très désagréable me ramper dans le bas du cerveau si je m'apprête à m'endormir alors que la porte est grande ouverte, mais pas le seul non plus à pouvoir ignorer ce désagrément les soirs où on s'écroule tout habillé sur le lit. Donc...? Rien. Conclusion? Ca dépend.

RD