Situation de crise
Par Lazare S. Enfield, vendredi 26 janvier 2007 à 00:14 :: General :: #26 :: rss
On est mercredi soir et je n'ai toujours pas d'article. La situation devient critique. C'est ça, rigolez ! J'aimerais bien vous y voir moi : bosser sous le regard sévère de l'Inquisiteur de service : Duke. Derrière ses airs de hippie communisse (si tu penses qu'il y a une faute dans ce mot, c'est que tu aurais dû lire La Conjuration des imbéciles, un grand livre), cet enfoiré cache des penchants sérieux pour la déviance. J'ai toujours l'impression d'être la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel (si en plus tu me dis que tu n'as pas lu L'Iliade, je vais finir par te prendre pour un inculte, ami jeune, attention). Vous savez, comme s'il me regardait d'une indicible pesanteur, avec un faux air de déférence condescendante, dans un silence fasciste, un silence où l'on entend le bruit sourd du voisin qui vous guette, une silence où l'on attend, angoissé, la rythmique mécanique et lointaine des bottes de la mort.
Inutile de vous dire qu'il est strictement impossible que je me résolve à écrire un article sur le manque d'inspiration. Il a déjà tué le nourrisson dans le berceau, désamorcé l'engin, soudé ma porte de secours. Peut-être que je noircis un peu le tableau. Peut-être que cette saloperie verte et odorante me rend légèrement parano. Je ne sais pas qui est la raclure qui a coupé ce truc herbeux, vert et nerveux qui me coule dans les poumons comme une angoisse gluante, mais c'est un salaud. C'est une honte de faire un sacrilège pareil. À la base elle devait pas être forte, mais au moins elle ne m'aurait pas mis sur la défensive comme ça.
En parlant de fasciste et de bottes, il faut que je vous raconte une autre de ces pérégrinations que seul le climat malsain des villes tentaculaires peut offrir. On devait être samedi. À vue de défonce on était samedi, en tout cas. Je dirais que ça se passait quelques heures après le lever du soleil. J'ouvrais les yeux sur l'endroit qui, apparemment, m'avait servi d'abri pour la nuit. Et à vue de nez et de cadavres, j'avais passé une partie de la soirée dans cet endroit. Le sol n'était qu'ampoules éclatées, cendriers retournés, coussins, assiettes de pâtes gélatineuses et cadavres de chair et de verre... Habituellement je me serais rendormi, mais pas là . J'ai fui. Inutile de chercher d'éventuelles affaires, de toute façon, si je suis venu avec, je ne m'en souviens pas. Inutile de chercher d'éventuelles raisons. Escape door.
Si j'étais venu chercher dehors calme et sérénité, pour le coup, je me suis gouré. Je fais abstraction. Une main dans la poche arrière pour vérifier que j'avais bien un bouquin et je plonge dans le métro comme on jaillit à la surface de l'eau pour respirer. Deuxième erreur. Tripodes infernaux, couloirs interminables, bondés ; et contrôleurs. Je n'écoute même pas, je présente ma carte orange et je continue mon chemin. Mais mon bras reste en arrière.
Ce con de l'agence de répression me l'a attrapé. Ma première réaction est de dégoût, mais elle passe vite, le type avec son costume caractéristique de paramilitaires urbains (le camouflage pour lui c'est important mine de rien ; ça peut jouer du tout au tout pour faire du chiffre dans une journée ; et ça pour lui c'est important ; pourquoi les contrôleurs de la RATP ne serait pas également soumis à résultat ?), le type, disais-je, me fixe avec un regard vide, incroyablement faux. Je crois qu'il essaye de faire montre d'un minimum de supériorité mais il a dû oublier l'option théâtre à l'école (Vous croyez qu'il existe des écoles pour les contrôleurs ?). C'est quand je fixe ma propre main, que je comprends : je vois ma carte orange. Si je la vois, lui ne le peut. Donc je lui présente fièrement une carte d'abonnement quelconque depuis maintenant une bonne minute.
C'est ce moment précis que choisis une cohorte noire de flics pour débouler comme des hyènes sur un cadavre d'éléphant. Mode survie. Avec ce que j'ai probablement dans les poches, le moment est mal choisi pour se faire remarquer, l'air déchiré, fatigué, avec le bras tendu, retenu par un contrôleur. Je retourne ma main, arbore ostensiblement la carte, esquisse un sourire d'excuse, me retourne et j'ai disparu avant que le gars ait eu le temps de me dire que je n'ai pas reporté le numéro sur le coupon. Ils le disent toujours.
Le métro me semblait le théâtre terrible d'opérations lointaines, comme une guerre atroce proférée dans un pays dont je ne connaîtrais même pas la capitale, relayée en direct sur CNN. Je me trouvais en plein milieu d'un champ de bataille, ça j'en étais sûr. Pourtant Paris n'avait pas fait l'objet d'une menace de guerre récemment. Ils en auraient parlé sur France Inter quand même. À bien y regarder je commençais à me demander s'il s'agissait effectivement d'un conflit armé. Les soldats omniprésents étaient habillés communément, comme vous et moi mais en plus soignés, et avec plus de mauvais goût. Leurs armes étaient soigneusement dissimulées dans des sacs du type commun qu'on trouve dans les commerces classiques. J'en concluais qu'en définitive, je me trouvais en bordure d'une bataille annoncée, dans l'antichambre de la guerre. Car leurs visages tendus portaient les traces d'une fatigue impressionnante, leurs postures étaient celles de grognards en fin de journée, ces masses hâves portaient sans aucun doute les affres d'une âpre journée de combat sanglant, de celles qui changent le plus véhément des bout-en-train en observateur amer et taciturne. Et soudain, je compris tout, en jetant un regard rapide sur une de ses trop nombreuses affiches qui dégueulassent les couloirs carrelés du métro : mercredi 10 janvier; ouverture exceptionnel à partir de 7H30 ; SOLDES. Mon Dieu ! Fuir, et vite !
Je vais vous dire ce que c'est pour moi que l'Enfer : Châtelet à 15 heures un samedi après-midi. Je me demande (et je pense que je me le demanderai longtemps encore) ce qui peut bien pousser ces hordes impies à s'entasser dans ces bouges grouillant de misère humaine, qui affichent non sans cynisme des enseignes lumineuses d'un goût douteux et plastique. Je suppose qu'il y a une récompense énorme à la clef. Remarque, c'est vrai qu'après ça, tu rentres chez toi, tu te cales devant Patrick Sébastien et on peut dire que tu accèdes à un repos mérité et harmonieux. Habituellement, déjà , je n'y mettrais les pieds pour rien au monde. Mais là , en plus c'est les sacro-saintes soldes. Même pendant le Hadj, alors que les musulmans sont sans aucun doute possible des gens civilisés, il y a des accidents. C'est donc en prenant des risques considérables pour mon existence que je te rapporte cette chronique, ami lecteur.
Ils sont nerveux, acérés, leur œil surentrainé se pose sur tout ce qui ressemble à des fringues, ils se déplacent furtivement, rapidement, comme dans les reportages sur le Vietnam, et surtout, surtout ! ils sont quatre fois plus nombreux que d'habitude. L'air, empli de parfum bon marché, de sueur, d'haleine fétide (le stress certainement) est proprement nauséabond. À un moment, j'ai, bien malgré moi (vous imaginez à quel point je rasais les murs), été confronté à un groupe de ces zombies. Un bref coup d'œil derrière moi : je m'interposais fortuitement entre eux et l'ouverture tardive d'un magasin secondaire. Le truc con : je me fige et dans ma tête s'imprime violemment la photo de cet étudiant face à des chars sur la place Tian'Anmen. Au dernier moment, j'ai sauté sur le côté, in extremis.
Ces gens me glacent le sang. Le phénomène de masse aidant, le pire c'est qu'ils se croient dans leur bon droit. Si on leur disait que les soldes sont annulées, je pense qu'on assisterait à une vague de suicides. Une bande de fous idolâtres, qui a fait volé en éclat les derniers remparts du savoir-vivre. Un beau paroxysme pour notre société. Ah ça oui, nous sommes en crise. Le cours de la connerie vient de s'effondrer.
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