Me voilà au pied de son immeuble, persuadé par je ne sais quelle certitude, que le prochain pas marquera inéluctablement le début d'une fin. Ou l'inverse. Je ne suis pas sûr de pouvoir bien distinguer les premiers effets qui se mêlent à la fatigue et à la faim. Mes pas sont sans volonté et systématiques, insufflés par je ne sais quel automatisme diabolique. Mon entrée dans le métro est studieuse, j'anticipe la satanée machine, et je souris intérieurement en constatant que je l'ai passée avec succès.

Je suis enfermé dans mon esprit. Mon cerveau fonctionne rapidement, hors de tout contrôle, et dérive inéluctablement vers des pensées maladives. Je stresse, sans savoir pourquoi. Je tente de me rattacher à la réalité, de me concentrer sur l'environnement. Mais, sans arrêt, je reviens à moi comme arraché à un songe. Et je repars dans mes angoisses inexplicables.

Le pire ce sont les gens. Il y en a partout. Mon baladeur muet sur les oreilles, je fixe le sol sans aucune dignité, je me reclus dans la honte ou la frayeur. En moi s'opère une alchimie étrange. Je suis tiraillé entre moi qui ai pris cette drogue et qui angoisse, et moi qui m'observe de haut, et qui ne manque pas d'ironiser sur le sort du premier. Je me demande si je ne vais pas finir avec une personnalité éparpillée comme dans un film de Cronenberg.

Pour le moment les effets sont très somatiques : faiblesses respiratoires, baillements incontrôlés, fourmillements interminables, hyper ou hypotension, sensation d'handicap, de pesanteur des membres, mon cœur rate un battement comme un cheval à trois pattes, ma main est prise de soubresauts, ou bien de tétanie, etc. Et la chaleur insoutenable.

Et c'est dans cet état que les choses sérieuses ont commencé. Un procédé qui fait probablement partie d'un plan quinquennal anti-drogue de la RATP, m'oblige à descendre du métro deux stations trop tôt. Je descends et je réfléchis : cinquante personnes sur le quai, entre cinq et dix minutes d'attente, pas un seul siège de libre, et moi, misérablement transformé en bête sauvage ; mes jambes ne me tiennent pas, j'ai du mal à respirer, je me sens fébrile, et bizarrement observé. J'ai attendu quelque chose comme dix-sept secondes et je suis sorti le plus vite possible de cet enfer.

Je touche l'air libre avec soulagement, je fais cinq mètres en direction d'un parterre de fleurs sans savoir pourquoi, je me penche légèrement en avant, et je vomis tout ce que je n'ai pas avalé depuis plus de dix-huit heures. Ca va durer quelques minutes comme ça. Chaque protestation de mon estomac fait place à dix secondes d'un répit lucide qui me permettent de me dire à moi-même que ce que je vomis est bleu, dans la lumière hésitante de cette gare routière en train de fermer. Toujours cette ambivalence d'esprit.

Je viens de subir une heure d'une montée dévastatrice ; étant donnée la réaction de mon corps, je dirai que globalement la montée est terminée et que maintenant je vais être dans cet état pour une durée d'environ six heures. Pas de solution miracle : rentrer, dormir, et espérer.

Un type inconscient, m'adresse la parole : il veut une clope. Je cherche mentalement mes clopes sans les trouver. Je les ai oubliées. Les mots se forment dans ma tête, je m'entends presque les lui dire, mais je sens bien que quelque chose cloche. Mes lèvres refusent de bouger. Je fais plusieurs tentatives et parviens à baragouiner quelque chose comme "aaannn, a pas clope, armaaaaa désolé". En dépit de l'incontrôle total auquel mes yeux sont soumis, j'arrive à saisir sur son visage un reflet mêlé de dégoût et d'effroi. Avec un peu de chance, il ne taxera plus de clopes de sitôt sur un boulevard banlieusard à 1h30 du matin.

Et enfin, j'arrive chez moi. Finis cet enfer, exit les gens, bonjour la nuit réparatrice et demain sera un jour forcément nouveau.

Une heure s'est écoulée. Mes yeux sont grand ouverts. Le sommeil refuse de s'abattre sur moi. J'erre sans but sur une mer peuplée d'angoisse et d'idées imprévisibles, incapable de nager pour rejoindre la berge du sommeil. Dextro mes couilles, salope de drogue de merde. Je suis exténué, achevé, je n'ai même pas faim, pas envie de bouger, rien, le néant. Cet endroit précis, où un humain n'a rien à faire et où il ne se trouve que quand il est soumis à des conditions de stress exceptionnelles, c'est la place du sommeil. Finalement, il doit être vers 3h30, la dernière fois que je regarde l'horloge. Tout vient à point à qui sait attendre.