Journal d'un psychonaute : épisode 617 (2 sur 2)
Par Lazare S. Enfield, dimanche 4 février 2007 à 20:29 :: General :: #29 :: rss
Suite et fin des élucubrations dextrométorphique de votre serviteur. Je vous avais laissé ici :
Finalement, il doit être vers 3h30, la dernière fois que je regarde l'horloge. Tout vient à point à qui sait attendre.
8h30. La sonnerie du réveil insensible aux affres du monde. Je sais que j'ai affreusement mal dormi. Agité pour trouver une place qui n'existait pas. Je m'assoie processionnellement, pose les pieds à terre et ouvre les yeux sur un monde connu. Je n'ose pas bouger. Je sens mon pouls battre anormalement vite. Je ne transpire plus. Je regarde vers le frigo et je comprends avec déception que les effets de cette horrible substance sont toujours là , bien présents. Je suis véritablement anéanti par ce constat, et une partie de moi-même vient d'être ébranlée par la perte d'une de ces grandes certitudes rassurantes qui rendent la vie possible. La nuit ne résout pas toujours tout. Comme si je venais de me faire à l'idée qu'un jour, j'allais perdre ma mère éternellement.
Je calcule très vite les possibilités. Nous sommes vendredi. Il est 8h35. D'ici une heure je devrais être au travail. Aujourd'hui, à mon travail, c'est le déménagement. Et ça, ça signifie précisément que je ne travaille pas mais que je vais devoir porter des cartons. C'est ce qui me sauve la vie. La décision est prise : café, douche, et je vais aller bosser, et transpirer tout ce que je pourrai en portant ces damnés cartons, je boirai tout ce qu'il sera nécessaire, et ça finira bien par passer. L'alternative me fout une peur surdimensionnée.
Et bien, c'est ce que j'ai fait. J'ai sué dix litres de flotte en portant des cartons et des armoires, et j'en ai bu douze pour éliminer cette merde qui s'était glissée je ne sais où dans mon métabolisme. Et bien, figurez-vous que ça n'a pas fonctionné. Durant les deux premières heures, je sentais un progrès, une libération progressive, si bien que vers midi je me sentais ragaillardi, presque maître de moi-même, et je me suis dit qu'à ce rythme-là , ce soir, ce serait complètement passé. Malheureusement ça s'est arrêté là , et quand le soir est venu, j'étais toujours dans cet état : ni faim, ni soif, ni envie de pisser, ni mal, ni bien, ni maître de soi. Et la sensation d'ultime effroi que cet état est finalement tellement supportable qu'il pourrait bien devenir permanent. Rester perché en pleine dissociation. Si je n'étais pas si orgueilleux, j'aurais imploré une divinité supérieure à laquelle je n'aurais pas cru pour qu'elle m'accorde sa pitié et me rende mon moi que j'étais avant.
Il me faudra six jours entiers pour recouvrer l'usage de tout mon corps et tout mon esprit et que s'éteignent à jamais les effets de cette substance étonnante, effrayante et fascinante. Le lendemain fut surtout marqué par une sourde apathie. Dimanche commencèrent les angoisses profondes, dûes à ce que la médecine appelle ''neurotransmetter depletion''. Chaque jour m'apporta son lot de nouveaux symptômes et son lot d'améliorations. En pleine rémission, je me rappelle avoir dit à mon très fameux maître psychonaute que les expériences intenses sont des choses précieuses. J'ai longtemps voulu détruire cette idée selon laquelle c'est seulement dans l'épreuve, dans la souffrance qu'on apprend quelque chose, qu'on devient quelqu'un. Mais le temps n'y a rien fait et j'en reste intimement persuadé. Ce qui ne doit pas nous empêcher de comprendre nos limites et de considérer notre savoir avec humilité, et sa recherche avec prudence.
La peur, ma douce amie la peur, m'a rappelé une fois encore les réalités bien concrètes de ce monde atrocement pragmatique. Je vais m'offrir un peu de calme pour retrouver le goût doucereux du monde des vivants en attendant qu'une nouvelle envie d'idéalisme primaire me ramène par des déviances dangereuses en quête mythique et désespérée de lyrisme aveugle et de vérité sublime. L'illumination en gélule.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire