En effet, un article paru quatre jours avant dans USA Today nous apprend qu'il s'agit de foster parents. Et c'est là qu'il est pratique d'être anglophone plutôt qu'égyptologue, et surtout de ne pas faire la classique connerie de traduction (malheureusement trop répandue, et ce même chez des traducteurs professionnels - méfiez vous des traductions françaises d'auteurs étrangers) qui consiste, quand on ne connaît pas un mot, à l'ignorer bêtement. Evidemment, la plupart du temps, c'est pas trop grave, mais de temps en temps, ça change dramatiquement le sens de la phrase, et c'est le cas ici : les foster parents, ce sont les familles d'accueil dans lesquelles on place des enfants lorsqu'on les soustrait à l'autorité parentale pour cause de maltraitance, ou lors de décès des parents. Et là, ça change quand même un peu tout, parce qu'évidemment ça paraît moins choquant que, de la même manière que les familles d'accueil sont soigneusement sélectionnées et qu'on essaye grosso modo d'éviter de choisir des parents alcooliques et pédophiles, on leur interdise de fumer en présence des enfants dont ils sont censés assurer le bien-être.

Bien entendu, c'est un cas classique du manque complet de sens de l'ordre de grandeur, ici en ce qui concerne l'amplitude des risques concernés. Un peu comme les gens qui s'inquiètent des effets néfastes des OGM - pas qu'il n'y en ait pas, attention - quand, par exemple, ils consomment des médicaments sur lesquels on a un recul clinique tout aussi minime, et qui sont certainement beaucoup plus dangereux. On peut s'interroger sur la pertinence de loi antitabac de ce type dans un pays qui a le plus gros taux d'obésité infantile de la planète, et un nombre de morts par balle par habitant et par an à rendre jaloux la Sierra Leone. Mais bon.

Mais alors, me dira-t-on, finalement tout ça n'est qu'une fausse nouvelle ? Et bien pas tant que ça, puisqu'on apprend dans le même article d'USA Today (oui, on peut aussi aller le lire soi-même, mais évidemment pour ça il faut faire un certain effort, donc je résume ici) que, d'une part, la mesure pour les familles d'accueil est déjà en vigueur dans plusieurs Etats, mais, et là Solé retombe sur ses pattes bien malgré lui, qu'ont été votées l'an dernier des lois similaires en Arkansas et en Louisiane visant tout adulte fumant en voiture en présence d'un enfant (royalement 25$ d'amende, mais on s'en sort gratos si on signe pour un programme de désintoxication - finalement la même méthode qu'avec les héroïnomanes). On peut supposer que, pour l'instant, ça se limite à la voiture et ne concerne pas encore le domicile simplement par rapport à la praticité du flagrant délit.

Toujours dans le même article, réactions des uns et des autres, de c'est une chasse aux sorcières à il est du devoir de l'Etat de protéger nos enfants, même de leur propres parents. Prévisible. J'en suis au point où ce genre de mesure ne me choque même plus, même en tant que fumeur. Après tout, ça s'inscrit dans une continuité assez logique de la tendance actuelle, et il faut croire qu'on s'habitue à tout. Et puis ça part d'un bon sentiment, et c'est là que c'est extrêmement pervers, puisqu'on ne peut pas tenter de débattre de la validité morale de ce type de loi sans s'entendre répondre "parce que, toi, tu penses que c'est bien de fumer devant des enfants ?". Bien sur que non, mais je trouve simplement que ce n'est pas très sain d'avoir besoin de faire une loi là-dessus et de mettre un flic derrière chaque parent. Il y en a beaucoup des lois et des règlements comme ça, contre lesquels on ne peut rien dire sous peine d'être taxé, au choix, de raciste, de bourreau d'enfant, de sexiste... Pensez à la parité, ou à la discrimination positive. Evidemment que c'est, quelque part, une bonne chose. Mais on supprime toute possibilité de débat sur la validité morale et sociale de cette loi, puisque si on est contre on est un salaud ; ce qui empêche de poser la question qui dérange, à savoir, oui, ça part d'une bonne volonté pour changer les comportements, mais est-ce que ce n'est pas grave qu'on soit obligé d'en arriver à légiférer pour ça ?

Et je suis retombé, malgré moi, dans un des sujets grave que je mentionnais à l'article précédent : avant, on avait des valeurs, des choses un peu ringardes, comme le bon sens, la morale, le civisme. Maintenant, il faut faire une loi pour que les gens respectent un minimum leur prochain ou ces valeurs. Il me paraît plus sain, moralement, que je choisisse (et le gros nœud de la morale, c'est que quelque part l'acte bon cesse d'être bon si la liberté de choisir de faire le bien ou le mal cesse - incidemment, c'est le problème moral soulevé dans Orange Mécanique), par exemple, de ne pas fumer en présence de gens que ça dérange, par respect pour eux, plutôt que je le fasse uniquement parce que c'est interdit, par peur du gendarme. Et c'est malheureusement un phénomène que l'on retrouve à beaucoup de niveaux. Que l'on me comprenne bien : ça peut sembler un discours conservateur, voire réactionnaire, de se lamenter sur la perte des valeurs morales de la société ; mais c'est une question de causalité : je soupçonne en effet que la tendance, justement réactionnaire, de compenser l'érosion de ces valeurs par une légifération à outrance, contribue elle-même à ladite érosion. Paradoxalement, plus on tente de règlementer le comportement de l'individu, plus on le déresponsabilise, au sens moral du terme, puisqu'on fait se déplacer la responsabilité individuelle du niveau moral vers le niveau légal : en substituant la loi à l'éthique, on contribue en fait à la disparition de celle-ci. C'est le débat classique du conservatisme contre le progressisme, de la répression contre l'éducation.

Le bon sens est alors abandonné au profit d'honoraires d'avocats : plus personne n'assume de responsabilités sur quoique ce soit ; regardez des exemples flagrants assez récents, Frédéric Collin se tue en voiture, bourré, et on traîne le couple chez qui il avait passé la soirée devant les tribunaux, pour l'avoir laissé prendre la route ivre. Dans la même veine, les procès fait à la SEITA pour ne pas avoir informé les fumeurs du danger du tabac avant 1976 (alors que la société civile de l'époque n'était pas complètement ignorante desdits dangers). Les fabricants de micro-onde qui précisent bien de ne pas mettre d'animaux vivant dans le four, depuis le célèbre procès intenté par une américaine qui a voulu sécher son chat au micro-onde. Et ainsi de suite.

RD

(toujours à suivre)