Littérature et Dragibus
Par Lazare S. Enfield, mardi 20 février 2007 à 23:45 :: General :: #35 :: rss
On me demande souvent des conseils de lecture. Enfin... je m'immisce bien volontiers dans les conversations potentiellement littéraires des autres. Et je ne manque jamais une occasion de conspuer avec un mépris infatué les consensus mous qui se dégagent trop souvent des choix de livres de mes contemporains. Rien ne m'inspire plus de lassitude que de voir tous ces moutons qui lisent à l'unisson le même dernier bouquin mièvre à la mode. Dan Brown, Christian Jacq, Marc Lévy, Gavalda, Dantec, Beigbeder, Higgins Clark, etc., etc. Autant de raisons de mépriser son prochain ?
En particulier quand celui-ci arbore avec fierté son conglomérat de lignes de mauvais goût avec une suffisance complice, un sourire partageur. Et on me reproche souvent de vitupérer à l'envi sur des choses que la plupart du temps je n'ai pas lues. Faut pas abuser non plus, le monde est rempli de grands auteurs et de livres formidables, et, mine de rien, la vie est courte. Notez que souvent, je dis ne pas les avoir lus et pourtant, de la liste ci-dessus, il n'y en a qu'un seul auquel je n'ai jamais touché. Ce n'est pas par snobisme, c'est parce que j'ai des opinions. Si ce n'est pas fait, un jour vous lirez L'Insurgé, vous comprendrez.
Il m'arrive parfois d'avoir l'humilité de ne pas m'écouter, et de me reclure dans un silence de bon aloi, laissant ainsi le champ libre à l'édification intellectuelle de mon prochain. Car au fond, je ne souhaite que ça. En effet, je vais encore passer pour un fasciste de base, mais ne vous méprenez pas. J'encourage sincèrement toute curiosité livresque et je serais bien mal avisé de porter un vrai jugement sur leurs auteurs. J'ai simplement peur qu'ils finissent par s'ennuyer. Je suis même d'accord avec M. Lévy quand il dit qu'on ne commence pas la littérature par Proust, et que donc, il y a des auteurs pour tous les goûts et tous les âges. Et vous ne me ferez pas dire qu'il tente par là de justifier la soupe insipide dont sont faits ses ouvrages. De mon point de vue, les romans de Lévy sont à la littérature ce que le McDo est à la gastronomie (ou les dragibus à la confiserie) : ce n'est pas mauvais, mais après ça on se dit qu'il faudrait peut-être manger un vrai truc pour racheter son âme et sauver son corps.
Mais tout de même, il y a de quoi s'interroger : quand après plusieurs années de lectorat assidu (ou presque) certains continuent à se ruer (littéralement) sur la dernière traduction de Brown ou Fielding, et à y trouver un plaisir certain... Ne rigolez pas, j'en connais. Mais alors qu'est-ce qui me dérange tant dans la facilité, dans le consensus en matière de littérature ? Monsieur Calvino, Italo de son prénom, auteur (post)moderne à succès, a écrit dans Si par une nuit d'hiver un voyageur :
"Qu'est-ce qui peut mieux permettre de distinguer les nations où la littérature jouit d'une véritable considération, que la masse des sommes affectées à son contrôle et à sa répression ? Là où elle fait l'objet de telles attentions, la littérature acquiert une autorité extraordinaire, qu'on ne peut pas imaginer dans les pays où on la laisse végéter comme un passe-temps inoffensif et sans danger."
À mon sens, la littérature, art majeur parmi les majeurs, joue un rôle fondamental dans la culture, la politique, l'évolution sociale, ou simplement l'élévation spirituelle. J'aime à croire que le temps dont nous disposons sur cette Terre pourrait servir à autre chose que de trouver des moyens efficaces de le tuer. Traiter la littérature comme un divertissement, c'est un peu du suicide social, un peu la culture de la pensée unique (si tant est que le terme de pensée soit applicable à ce genre de niaiseries). Finalement, en idéaliste primaire, j'aimerais simplement que la littérature reprenne des lettres de noblesse, avec fonctions sociale et intellectuelle en prime.
Bien sûr on m'a déjà objecté que les prétendus "grands auteurs" ne sont pas forcément aussi faciles d'accès, ou bien encore que les goûts et les couleurs blablabla. En terme de facilité d'accès, je conseillerais bien à tous ces marcheurs au pas de l'oie d'aller ouvrir un Sartre ou un Dostoïevski, histoire de vérifier par eux-mêmes si c'est mon sectarisme ou leur mauvaise foi qui est à la base de cette ineptie. Pour les goûts, forcément, si on a des rêves atrophiés par la télévision... Et encore, Dumas a prouvé qu'on pouvait écrire du roman populaire avec grandeur.
Peut-être que mes exigences de profondeur littéraire, d'intéressement pour le phénomène social, pour l'art en temps que contre-pouvoir dans les mains du peuple, sont déplacées. Peut-être que, alors que je n'y vois qu'un égoïsme sordide, il s'agit en fait là du plus grand acte de subversion que la littérature nous apportera. « Tout régime, fût-ce le plus autoritaire, ne survit que s'il est dans un état d'équilibre instable, qui l'oblige à justifier continuellement, l'existence de son appareil répressif, par conséquent il a besoin de quelque chose à réprimer. » (Calvino encore) Plus de littérature, plus de controverse ; plus de controverse, plus de système. Tout comme le dragibus milite secrètement pour la réhabilitation des vrais bonbons.
Commentaires
1. Le mercredi 21 février 2007 à 11:58, par Mâh
2. Le mercredi 21 février 2007 à 12:19, par Lazare S. Enfield
3. Le jeudi 22 février 2007 à 17:21, par Mâh
4. Le vendredi 23 février 2007 à 14:49, par Clev'
5. Le vendredi 23 février 2007 à 15:43, par Raoul Duke
Ajouter un commentaire