Ces militants qui nous prennent pour des cons.
Par Geronimo Cohen, jeudi 1 mars 2007 à 13:02 :: General :: #39 :: rss
Lorsqu'un militant de base s'offusque du fait que Serge Moati puisse dire que Jean-Marie Le Pen est "un homme sympathique, marrant et cultivé", ça me démange. J'ai l'impression que le fascisme change de camp.
Je décide aujourd'hui de revenir sur ce fait divers contemporain que j'appellerais l'affaire Moati. Les faits sont assez simples : Serge Moati aurait dit dans des circonstances qui n'ont à mon sens pas d'importance, "Le Pen est un homme sympathique, marrant et cultivé". Je vois déjà tous les tenants de l'antirascisme primaire se lever, attraper dans le désordre, l'ordinateur, le mégaphone et le téléphone pour prévenir la préfecture, et les syndicats de la prochaine manifestation. Ne tombons pas dans les travers cro-magnonesques, à tirer à boulets rouges et pour n'importe quelle raison sur l'ennemi aussi indésirable soit-il. Serge Moati est, me semble-t-il un homme respectable. Bien que ce ne soit pas forcément une preuve d'impartialité, il me semble aussi juif et tunisien, ce qui est beaucoup pour un seul interlocuteur de notre Jean-Marie national. Lorsque je soulève le cas de cette affaire, lecteur assidu, tu sais bien que je ne m'apprête pas à fustiger ce journaliste qui pour une fois me paraît faire son boulot. Ce qui me hérisse, ce qui me fait frémir, c'est cette réaction, indigne d'un homo-sapiens. On a reproché a l'époque à Oliver Hirshbiegel, d'avoir mis en scène dans La Chute, je cite, "un Adolf Hitler humanisé" !! Incarné d'ailleurs par un Bruno Ganz que je ne qualifierais pas d'époustouflant pour ne pas sacrifier aux lieux communs les plus utilisés qui n'ont de place que dans la littérature traitée dans un des articles précédents. Cette réaction consiste à diaboliser l'ennemi que l'on ne comprend pas.
Devant l'horreur concentrationnaire, l'inracontable en Technicolor et en direct par la radio, on conçoit que l'on se prenne à diaboliser. De la même manière devant la montée d'une certaine forme de xénophobie dans nos départements, on a diabolisé JMLP , mais dire qu'il est sympathique, marrant et cultivé, si c'est faux c'est de la diffamation, si c'est vrai c'est de la divulgation de secret militaire et ça c'est pire voyez-vous. (Je choure ça à Desproges, mais je lui en rends grâce). En effet, je ne pense pas qu'on puisse monter un parti politique qui réunit 16% des Français sans être sympathique. Marrant, je suppose que certaines blagues qu'il a dû apprendre en caserne doivent faire rougir plus d'une tapette journalistique qui passe le temps qui lui est alloué par le service public à informer le bon peuple à se beurrer la raie avec de la graisse de phoque. Cultivé, c'est encore une des qualités minimales pour être un homme public. Je pense donc que tout cela relève de la divulgation de secret militaire, c'est-à -dire que tout le monde est au courant (JMLP pourrait aussi nous parler des gégènes[1]), à part les militaires, ceux qui militent, et qui sous prétexte d'une cause juste, écologie, respect de la personne humaine, protection du public, ou des enfants, se permettent de vouer aux gémonies, de nier même ceux qui ne pensent pas comme eux, ceux qui accusent notre Charlie National de caricaturer les musulmans (quand bien même !) alors qu'il ne caricature que les intégristes, ceux qui accusent le parc des princes de déconseiller aux personnes de couleur de rentrer dans la tribune de Boulogne. Bref tous ces abrutis confédérés qui laissent leurs cerveaux avec leurs chaussures à l'entrée de la mosquée, à côté du bénitier ou au vestiaire quand ils prennent leur carte de l'association ou du parti.
Reprenons, diaboliser les gens les plus mauvais, c'est grave, on le sent bien, même si ça fait plaisir, mais pourquoi ? Et bien c'est grave à plusieurs titres, et le premier est le fait que diaboliser quelqu'un est le sortir du monde des humains. Or si les positions respectives de JMLP et, à l'époque, du Führer d'outre-Rhin, sont inconcevables, c'est bien pour leur caractère humain. Qu'un véritable alien se prenne d'une envie de détruire l'espèce humaine, c'est du darwinisme, je veux dire de la sélection naturelle ne mélangeons pas tout. Mais si c'est un représentant de notre espèce, c'est du fratricide, du suicide à l'échelle biologique. Il est délicieusement horrible de penser qu'avant d'être une brute xénophobe, le petit Jean-Marie a joué à celui qui pisse le plus loin avec pleins de petits enfants au coin de la propriété familiale de Ker-sudisme, qu'il avait les joues roses, et que sa maman le grondait quand il rentrait tout sale à force de jouer dans la boue. Qu'un jour, forcément il a dû se trouver bête devant la belle lénaic de trois ans son aînée, ses seins laiteux, en poire pleins de promesses inespérées, et qui lui apprennait là les premières choses de la vie d'un homme, et probablement les plus importantes. Bref qu'il fut enfant, petit garçon, adolescent, puis homme et qu'un beau jour, il en est arrivé à proférer des conneries à tour de bras, à vendre de la haine comme on vend des utopies.
Mais alors, que s'est il passé pour que Jean-Marie change ainsi, sujet délicat. Peut-on imaginer un réel autodidacte, peut-on imaginer qu'un homme seul arrive à inventer concevoir quoi que ce soit, sans aucune éducation, aucun apport extérieur ? Je ne pense pas, ainsi donc on n'invente, on n'imagine jamais rien seul, seule l'interaction avec notre prochain est constructive. Par suite, ni JMLP ni notre peintre de biches en sous bois bavarois ne sont réellement uniques responsables de ce qu'ils ont pensé, leurs idées aussi fermentés soit-elles ne sont que le fruit d'une conjoncture, de rencontres, d'une époque. Ce ne sont que hasards et rencontres. Mais cela est bien difficile à concevoir, en chacun de nous sommeille un boucher de Bagdad, un petit père des peuples, mais aussi un Sakharov, un Einstein,un Mandela, ou, un spasme me prend, arriverais je à l'écrire, même un Bernard-Henry Lévy. Mais ce que l'on fait de nos vies dépend uniquement (et c'est ma conviction) de notre éducation, des dispositions contractées à cette époque qu'est la prime enfance. (Petit je jouais énormément aux légos et ma sœur à des trucs de gonzesse, depuis j'ai une très bonne vision dans l'espace et elle ne sait pas faire de règle de trois. Étonnant !) Et de rencontres. « Do not mistake coincidence for fate ».
« Plus jamais ça », a-t-on entendu slogan plus vain, les survivants de la shoah n'ont pas eu la naïveté de prononcer ces mots, en effet, puisque les bourreaux sont humains, puisque ce sont des hommes qui deviennent des tyrans on ne peux pas prévenir de nouveaux épisodes sanglants. Je me dois ici de reprendre le théorème de Godwin, "Dans une discussion, la probabilité qu'un des protagonistes soit traité de nazi tend vers 1 avec la longueur de la discussion". Cela s'extrapole en disant simplement qu'avec le temps, le pire est toujours certain, la seule question qui reste est, le pire, oui mais quand ?
De la même manière que l'arme qui fit le plus de morts dans l'histoire moderne n'est ni Little Boy[2] ni Fat Man[3] mais l'AK47, il y a eu dans l'histoire de l'homme infiniment plus de génocides, de massacres que de catastrophes nucléaires, ou chimiques. Et on peut faire quelque chose pour prévenir les uns mais pas les autres. Difficile alors de dire à ces militants de tous poils qu'ils sont aussi intolérants que JMLP, qu'ils sont plus proches des tyrans que Serge Moati ou tout autre journaliste qui fait son travail en banalisant les affreux, que la seule manière de lutter contre ceux-là est d'être bien conscient qu'un raciste peut se cacher dans n'importe lequel de vos amis ou de vos voisins, et que c'est avec des raisonnements tranchés comme les leurs qu'on fabrique les plus jolis régimes politiques avec épaulettes et képis.
Auparavant ce genre de fascisme entrait dans les moeurs, ainsi il est des populations minoritaires et néanmoins visibles qu'on ne peut pas critiquer, tabou social, désormais il entre dans les lois, ainsi les antitabagiques ont gagné leur combat. Tremblons en attendant le verdict du procès des caricatures. Je rappellerais ici le titre du Charlie Hebdo de la semaine de ce procès, il résume tout : « Le procès qui prend les musulmans pour des cons ». Il faut arrêter de prendre les gens pour des cons. Jean-Marie Le Pen a le cerveau moisi il n'en est pas moins sympathique, marrant et cultivé, ce n'est pas pour ça que j'irai boire une bière à la grande brasserie de Munich avec lui.
ps: J'arrive à la fin de mon article et je me balade sur des pages si glauques que je ne les lierais pas, mais je trouve ceci qui aurait été dans la bouche de SM (c'est beau comme initiales) : "Il a quelque chose de ces grands bons-hommes que l’Histoire traverse et qui traversent l’Histoire. C’est un peu le Mitterrand de son camp, parvenu à fédérer à une époque où la mode était à la gauche. Enfin, c’est un grand orateur et comme je suis sensible au verbe pour avoir beaucoup travaillé avec Mitterrand, je peux me laisser embarquer", on ne voit rien ici que de l'observation assez juste, au demeurant, mais qui suis-je pour critiquer Moati... À part ce "je peux me laisser embarquer" qui n'est que provocation, je suis sûr que ce n'est pas le cas de Serge Moati, par contre c'est le cas de bien des Francais et je trouve ça plutôt honnête de dire que cela peut arriver plutôt que de dire que ça ne doit absolument pas arriver.
"On aurait dû l’écouter. Il a été le premier à parler de la dissolution de l’identité française ; de l’Europe qui prend le pas sur la France, où ne se prennent plus les décisions qui la concernent ; de l’appauvrissement, de la fragilité des petites classes moyennes d’ouvriers et d’employés, qui massivement sont allées le rejoindre" le couplet sur l'Europe, on le connaît, personnellement je rêve d'États-Unis d'Europe, mais le morceau sur les pauvres gens est criant de vérité, et si vrai que si l'on s'était occupé du malaise des ouvriers comme on s'est occupé dans les années 80 du malaise des cadres, l'extrême-droite ne ferait pas ses 16 % aux présidentielles.
Commentaires
1. Le vendredi 2 mars 2007 à 01:49, par *et*o*o*
2. Le vendredi 2 mars 2007 à 02:21, par Lazare S. Enfield
3. Le vendredi 2 mars 2007 à 09:40, par Raoul Duke
Ajouter un commentaire