Michel et Gabriel marchent côte à côte dans un couloir blanc.

MICHEL : Tu crois qu'il va mal le prendre ?

GABRIEL : Bah mets toi à sa place, tu sais comment il est avec son boulot... ça lui tient à coeur.

MICHEL : Oui, enfin, à côté de ça il a pas craché sur les systèmes de profilage et de sélection automatique : maintenant, il étudie même plus les cas, tout est recoupé dans la base de données, il finit juste par signer. De temps en temps, il fait un peu d'arbitrage pour les cas complexes, mais sinon, il en fout de moins en moins.

GABRIEL : Mais justement, depuis qu'on a mis ça en place, ça se voit bien qu'il déprime. Tu le connais, il voudrait tout faire lui-même. D'un autre côté, ça le soulage, niveau temps, de plus avoir à tout se taper tout seul à la main comme avant.

MICHEL : Enfin, tu sais très bien que dans cette boite, la notion du temps de travail est un peu élastique... Je veux bien qu'il en souffre, mais il en profite pour glander? Tiens ! c'est quand la dernière fois que tu l'as vu faire passer un entretien ?

GABRIEL : Bah il y avait le Jean-Paul, là, l'an dernier...

MICHEL : Non, mais lui, ça compte pas. C'était même pas un entretien, il voulait juste montrer qu'il faisait son boulot, faire acte de présence, c'était symbolique...

GABRIEL : Enfin, tu dis ça, t'y étais pour les mêmes raisons, moi aussi d'ailleurs.

MICHEL : Oui, c'est marrant que Big J se soit même pas déplacé, lui.

GABRIEL : Tu m'étonnes. Cela dit, on est tous pareils, et encore, nous, on se déplace de temps en temps, mais il y en a là-haut, ça fait une éternité qu'ils ont pas mis les pieds à l'accueil.

MICHEL : Une éternité ? Héhé... Remarque, moi, ça va faire deux ans... Tiens, merde, c'était pas là ?

Michel et Gabriel reviennent sur leur pas, ouvrent une porte qui donne sur un escalier.

MICHEL : Au moins pour l'étage on se gourera pas, c'est tout en bas.

GABRIEL : Par définition.

MICHEL : Fais pas le malin : regarde, en face, ils ont tous leurs bureaux et leurs locaux en sous-sol, l'accueil est en haut...

GABRIEL : Et c'est moi qui fait le malin ?

Ils continuent à descendre en silence.

GABRIEL : Il est au bout, je te dis, je sais pas comment il va le prendre.

MICHEL : Arrête, tu lui cherches des excuses. T'es son nouveau meilleur pote depuis qu'il s'est brouillé avec Big J ?

GABRIEL : Non, mais je le connais quand même. Et puis mets toi à sa place : nous on peut pas comprendre, on a toujours été là. Lui, maintenant qu'il y est, il peut pas vraiment en profiter, à ce poste, parce qu'à force d'en faire rentrer tous les jours, ça lui rappelle forcément l'époque où il était là-bas. Et il peut pas y retourner.

MICHEL : Enfin, je vois pas ce que ça a de si excellent, hein, on y est allé tous les deux...

GABRIEL : Mouais, c'est facile à dire pour toi, monsieur je-sympathise-avec-les-flics...

MICHEL : Hé, je fais juste mon job, lâche-moi, tu veux ?

GABRIEL : Enfin tout ce que je dis...

MICHEL, énervé : Ben moi tout ce que je dis c'est qu'il y a pas de quoi en chier une pendule, de là-bas.

GABRIEL : Mais c'est là d'où il vient, penses-y. Sois indulgent, après tout il n'est qu'humain, c'est ça ce que je voulais dire.

MICHEL, avec un sourire narquois : Enfin, après tout, ça lui filera du boulot, c'est peut-être pas une si mauvaise chose.

Ils arrivent au pied de l'escalier, poussent la porte, débouchent sur un couloir.

GABRIEL : Ne sois pas méchant.

Ils avancent dans le couloir en silence.

MICHEL : Pourquoi on prend toujours l'escalier de derrière, on peut pas passer par le grand escalier, comme tout le monde ?

GABRIEL : Joue pas au con, tu sais très bien que le personnel...

MICHEL : ...passe par l'escalier et les couloirs de service, de manière à minimiser l'impact sur la clientèle, ouuuii, je sais.

GABRIEL : Et ben voilà.

MICHEL : Je dis juste que, bon, on serait en droit de descendre par le grand escalier.

GABRIEL : Pas pour aller voir Pierre, peut-être si on sort, ouais.

MICHEL : Alors à choisir je préfère rester là.

GABRIEL : Enfin, voilà, moi aussi je trouve ça pénible, surtout vu l'état des couloirs de service, mais je comprends les directives, tu sais le nombre de gens qu'on traite, chaque jour, qui passent par le grand escalier ? Tu imagines le bordel si le personnel est là ? Ils avanceraient pas, toujours à poser des questions... tu sais comment ils sont, les nouveaux...

Ils arrivent devant une porte vitrée, frappent.

GABRIEL : Et pas de conneries ! Tu fermes ta gueule tu me laisses faire.

MICHEL : Pédé.

De l'intérieur, on entend Pierre dire Entrez !, ils pénètrent dans le bureau de Pierre, murs blancs, mais pas mal de bazar, de bibelots, d'affiches, qui indiquent que Pierre travaille à cet endroit depuis un certain temps.

Pierre est en train de fumer une cigarette à son bureau, les pieds sur la table, en jetant négligemment des fléchettes dans une cible au mur.

PIERRE : Salut les plumeaux !

GABRIEL : Pierre.

MICHEL : Très en forme à ce que je vois.

PIERRE : Je me plains pas.

GABRIEL : Beaucoup de boulot, ce mois-ci ?

PIERRE : Bah nos chiffres continuent à augmenter. Mais je regardais les stats, mine de rien, le pourcentage de ceux qu'on laisse rentrer bouge pas tellement. Comme quoi.

GABRIEL : Faut pas croire tout ce qu'ils disent, hein ? Content du nouveau système ?

PIERRE : Ah, ça...

MICHEL : Ça te décharge considérablement, hein ? Tu deviens bon aux fléchettes ?

GABRIEL, réprobateur : Micheeeeel...

PIERRE : Ouais, j'ai l'air de glander, mais si tu veux venir passer rien qu'une journée ici, t'es le bienvenu. Vous en foutez pas une rame, en haut, non plus, hein ?

GABRIEL : Enfin, glander ou pas tout le monde à plein de temps dans la boite, toi comme les autres...

PIERRE : Ouais, je me plains pas, je t'ai dit... C'est bon, Michou, j'déconne. Le nouveau système est bien, ça profile tout seul, mais de toute manière nos critères de sélection ont toujours été assez relax, on a l'air de réprimander, mais à terme, on pardonne, tout le monde est le bienvenu, donc au final, avant aussi c'était pas beaucoup de boulot...

MICHEL : Pas de problème de sécurité ?

GABRIEL : Toujours super flic, hein ? il se la joue saint, mais ça reste le patron...

PIERRE : Non, rien de spécial. En fait tout ceux qui foutent le bordel vont en face de toute manière. Et puis comme ils peuvent rien emporter ça réduit les risques... Quoique récemment on a eu encore quelques bousculades, quand il y a des célébrités...

GABRIEL : Du monde intéressant ?

PIERRE : Bah tu sais, l'été dernier on avait Syd Barett, c'est la saison des musiciens gobeurs d'acide, en décembre on a eu James Brown, et puis l'espion, aussi, il a fait du bruit, quoique c'est plus les gens arrivés après qui ont voulu le voir, pour savoir... le Russe...

GABRIEL : Tu sais, moi, les noms...

PIERRE : Et puis l'abbé Pierre, Saddam Hussein... Anna Nicole Smith...

MICHEL, méfiant : Enfin, Hussein, il vient pas chez nous, si ?

GABRIEL : Ah, t'as pas entendu parler de cette affaire ?

PIERRE : Mais vous suivez rien, là-haut ? Il s'est fait refuser à-côté... tu sais que normalement, les Arabes, c'est chez eux qu'il vont ?

MICHEL : Bah oui, rappelle toi qu'on a bossé à-côté aussi. Et, tu te rappelles du p'tit rebeu, le DG ?

GABRIEL : Mohammed ?

MICHEL : Il était marrant.

PIERRE : Enfin, en attendant, à-côté, depuis qu'on se tape sur la gueule, ça fait plus de boulot pour tout le monde. Enfin, bref, donc, à-côté, ils l'envoient chier...

MICHEL : Tu m'étonnes.

PIERRE : ...et ils lui disent "tu vas en face"... mais le mec, tu vois, il vient demander l'asile politique ici.

GABRIEL : Oui, mais on a refusé.

PIERRE : Oui, mais légalement, moi je peux pas l'envoyer en face. C'est ceux d'à-côté qui doivent le faire. J'ai arbitré, mais il a fallu qu'ils nous envoient une demande d'extradition, il y a eu un dossier, c'est passé au conseil, tout un bordel... Enfin, tu sais comment c'est la paperasse, ici...

GABRIEL : T'inquiète, j'ai bossé au courrier.

PIERRE : Enfin. Bref, les plumeaux, vous êtes gentils, on déconne, mais vous êtes pas venus là pour me taper la discute, hein, je vous connais, les deux, quand vous descendez, c'est qu'il y a du gros... alors, bonne ou mauvaise nouvelle ?

GABRIEL : Mauvaise, j'en ai peur. Tu vas avoir un gros arbitrage à faire...

Il lui tend un dossier.

PIERRE, ouvre le dossier, lit le nom sur la fiche : Maurice Papon...? (soupir) Et meeeeerde.

RD