Dieu bénisse la raclure de pissotière, le cuistre fini au pipi qui s'est décidé à me faucher mon iPod il y a un an, car à présent mes marches nocturnes dans les métropoles oppressantes d'Europe de l'ouest ne se font qu'au son de mes méditations personnelles.

Du minimalisme répétitif à la polyphonie psychédélique, en passant par le chuchotement ténu de la musique de chambre où par le chanteur de punk qui hurle des insanités, la musique de mes pensées ne cesse d'étendre ses toiles de fond psychosonores sur la scène de mon esprit. Parfois c'est agréable, parfois, moins.

Mon interprétation du troisième livre de la genèse, cette sombre histoire de pomme dont on paye encore les conséquences aujourd'hui, c'est qu'il ne s'agit pas de la pomme de la connaissance, mais en fait la pomme de la conscience, un cadeau empoisonné que nous a fait Dieu, cette conscience sans laquelle l'homme ne serait pas ce qu'il est ; cette conscience qui en même temps le tourmente, le torture, et ouvre la porte à toutes les questions métaphysiques, sans lequel l'Homme ne serait pas l'Homme. Avec toutes les majuscules qu'il faut.

Bien sûr, ce n'est que mon interprétation personnelle ; j'avoue que ma connaissance des textes bibliques est assez limitée, en tout cas beaucoup plus que, par exemple, celle des numéros de Mickey Parade de 1988 à 1993. Ainsi, je teinte mes tentatives piteuses d'interprétation à l'emporte-pièce (dans un des numéros de décembre 91, Donald monte une écurie de moto-cross avec ses neveux, signe avant coureur du problème du rapport ambivalent des génération futures avec le moteur à explosion, avec son confort automobile, mais ses terribles émissions de gaz carbonique...) d'une grande humilité, particulièrement parce que Lazare est un peu notre théologien à nous et qu'il risque de monter au créneau sur un truc comme ça.

N'empêche, voilà, moi ce que j'en pense, c'est que la pomme, c'est la conscience, et que paf, en fait, le châtiment est contenu dans la récompense, et, Dieu, pour punir l'Homme qui a voulu pouvoir penser, l'oblige à devoir penser.

Parce qu'on pourrait se dire que, quelque part, toutes ces jolies fonctions, la sentience, la sapience[1], puis, finalement, la conscience, tout ce potentiel cognitif supplémentaire offert par notre cortex, est un outil fabuleux. Mais visiblement, l'Homme, toujours accompagné de sa majuscule, a décidé de plutôt voir ça comme un cadeau empoisonné.

Je me souviens d'une phrase de Lazare, une finale, un point d'orgue impressionnant à un propos, lui, finalement quelconque (dont je ne me souviens plus), lâchée dans une rue de Paris, se terminant ainsi « ... et, finalement, rentrer chez soi, se rouler un pétard, ou se coller devant TF1, n'importe quoi pour enfin ne plus penser Â». Sur le coup, je trouvais qu'il dramatisait un peu, mais rétrospectivement la seule chose que l'on pourrait reprocher à ce bout de phrase c'est le choix des exemples.

Finalement, il me semble que nous cherchons simplement à focaliser notre conscience sur n'importe quelle activité pourvu qu'elle nous occupe suffisamment l'esprit pour éviter d'avoir celui-ci en roue-libre. Pascal, avec son idée de divertissement, voyait ça comme, quelque part, échapper à l'idée de sa propre mort. En gros. (Ici aussi, petite précaution quand on résume la position de Pascal sur le divertissement en une phrase). Visiblement, c'est aussi échapper à beaucoup d'autres idées.

De Pascal à la télévision, il n'y a qu'un pas, celui qui sépare la boîte à images des étagères de la bibliothèque. L'idée reste : une grande partie des activités humaines sont là pour focaliser un esprit qui ne sait pas s'arrêter ; par essence. Le repos de l'esprit c'est de le faire fonctionner sur un mode de survie minimale face à des stimulus suffisants pour qu'il ne déraille pas, et suffisamment mous pour ne pas susciter une once d'excitation intellectuelle.

La modernité est très adaptée à ce mode de fonctionnement. Cette position du spectateur éponge à l'esprit oublieux se fond dans notre société comme un gant Mapa dans l'anus d'une Marla Singer lubrifiée. Elle nous fournit une quantité sans cesse renouvelée de prétextes frivoles et diablement efficaces, prenant place dans le grand bouge du prêt-à-penser de la consommation passive. Alors que la pensée active qui requiert isolement, calme et volupté relève carrément de l'abnégation du plus sourd des anachorètes modernes. Allez savoir si nous sommes les victimes d'un complot fascisant d'annihilation, ou si nous avons créé ce monde tranquille de toute pièce pour vivre en paix avec notre fichue conscience...

Mais voilà, le plaisir retrouvé, comme un souvenir de jeunesse désoeuvrée qui ne cherchait pas à se remplir de rien, m'a ramené dans les bras délicats de la méditation introspective. Au coin d'un havre tamisée, le long d'une promenade solitaire, l'âme délicieusement perdue dans les méandres du penser aléatoire, on goutte un plaisir étrange où se mêle la jouissance d'être soi et l'angoisse impérieuse d'être face à sa conscience. On sent poindre les possibilités de l'illumination, la découverte du soi, son affirmation, en même temps qu'on discerne, tapi dans l'ombre omniprésente, le filigrane effrayant de ses propres problèmes.

Au final, ça ressemble moins à un paradis contemplatif ou à un enfer intérieur, qu'à un salvateur purgatoire du Soi, où on tenterai de profiter de sa tragique condition pour apprécier le moment présent sans le fuir, pour nourrir des idées neuves (très pratiques pour briller en société), et s'éviter à long terme des séances de psy onéreuses.

Notes

[1] Je me retrouve encore une fois victime de mon amour de la langue de Shakespeare : ces deux termes sont des anglicismes assez barbares, qui n'ont pas d'équivalents français. La sentience, en gros, c'est le fait d'avoir des organes sensoriels, et de savoir les utiliser. La sapience, c'est plus subtil : en très gros on pourrait définir ça comme la faculté de discrimination, de jugement, la sagesse. Malheureusement le terme français n'est utilisé que comme synonyme de sagesse, dépourvu de toute sa portée bio-,zoo-, et anthropo-logique. Je vous invite à regarder les pages de la Wikipedia liées, vous constaterez assez vite que le vocabulaire français manque clairement d'outils, face à ces notions qui me paraissent capitales dès qu'on glisse dans l'exploration (ô combien intéressante) de ce qu'est l'intelligence, la conscience, qui est ce qui distingue véritablement l'homme de l'animal, où jusqu'à quel degré on peut implémenter et modéliser une forme d'intelligence artificielle, et à travers quelles caractéristiques. Voilà qui illustre bien à quel point la pensée précède au langage. Comment commencer ne serait-ce qu'a débattre de la conscience en philo ou à s'intéresser à la portée des problèmes d'intelligence artificielle si notre langage ne possède même pas la notion de sapience ?