Panne d'essence
Par Lazare S. Enfield, jeudi 15 mars 2007 à 09:58 :: General :: #45 :: rss
La philosophie relève de la pathologique. Du moins, chez moi. C'est terrifiant, cyclique, inévitable. J'avais dû finir de digérer mes aspirations existentialistes, car je me suis de nouveau retrouver harcelé de toutes ces questions qui ne servent à rien. C'est baigné de la plus grande humilité que je m'essaye à l'exercice de philo. Respirez, immersion dans un océan ontologique.
C'est comme un tic nerveux, comme une envie de pisser. Je suis là allégrement affalé dans mon train-train de bosseur-lecteur, et soudain, sans prévenir, ça ne me lâche plus. L'obsédante question philosophique débile ; inutile diraient certains. Toute lutte est vaine, il faut faire avec et trouver une réponse suffisante. Rentrons dans un exemple : l'été dernier, je me suis réveillé en pleine après-midi de travail avec cette sensation de vide immense, effet du questionnement stupide : « Grand Dieu, comment se peut-il que l'Homme soit libre si l'on vit dans un univers causal et donc déterministe ? » Vous voyez le genre... J'en suis à un niveau relativement avancé de la catatonie introspective. Ne rigolez pas, il m'a fallu deux semaines pour trouver une réponse satisfaisante et ainsi, une forme de repos. En passant, petit plaisir sadique, je vous laisse méditer sur celle-là si le cœur vous en dit.
Et, là , rebelotte, le doute viscéral. Plus la question est simple, plus on se demande comment on a pu vivre sans savoir ça, ce truc absurde, qui, là , présentement, vous apparaît soudainement d'un intérêt hautement existentiel. Donc encore une fois, l'effrayante prise de conscience me taraude, comme quand vous claquez la porte derrière vous et que, bam, merde, putain les clefs ? Peu importe que vous soyez en retard, il vous faudra savoir où sont ces maudites clefs. Sauf que là c'était : « comment se peut-il que l'Homme soit libre s'il est empreint d'inconscient ? » Revenons quelque peu en arrière si vous le voulez bien.
Question philo, dans ma vie, il y a eu pour le moment trois personnages qui ont tout changé : mon prof de philo, Dostoïevski et Sartre. Autant dire que je ne suis pas un spécialiste ; ce que je vais vous raconter là n'a aucune prétention que celle de retracer mon parcours personnel et de fournir quelque intéressement, quelque porte ouverte. Tout commence avec Descartes (ce n'est que plus tard que Zaratustra, Jésus, et les Antiques me seront révélés comme des sources d'inspiration profonde et que je continue encore à considérer comme plus difficiles d'accès), sauf qu'à l'époque (en classe de terminale) je ne savais pas que c'était un début. Mon prof m'a appris qu'un mec avait réussi à trouver une putain de vérité (enfin une, wouhou !) : il existe, et ce parce qu'il peut en douter. Pour Descartes, l'esprit c'est la conscience. Aujourd'hui je comprends à quel point ceci a été le début de tout. Toute ma pensée sera désormais subjectiviste. La philosophie, cet amour de la sagesse, cette recherche de vérité, doit commencer sur un truc indéniable. J'existe. Moi dans ma subjectivité d'homme penseur. En dehors de ça, il faudra reconstruire. Donc poursuivons, y a du boulot.
Après vint Leibniz, qui opposa à Descartes que, peut-être, si on cherchait bien, il y avait une monumentale partie du monde qui lui échappait, entre autres parce que nos sens étaient mal armés (comme le poète). Déjà à l'époque, ça me plaisait bien parce que c'est bien pratique pour expliquer le bordel du monde, la complexité des relations d'un humain avec son environnement. Puis arriva, Freud avec ses gros sabots, sa théorie fondatrice, ses raisonnements fallacieux, sa rigueur scientifique franchement douteuse. Le moi explose, le psychisme n'est plus unité, il est séparé en trois, et abrite un animal sordide et malsain, l'inconscient. L'inconscient est tantôt produit par la conscience qui refoule grave, tantôt il est le maître de l'esprit tout entier. Avec de surcroît, toute la sexualité qui va là -dedans. En pleine crise d'adolescence (oui, j'ai tiré sur le tard et alors ?), c'est un véritable cataclysme qui s'est opéré en moi. Tout est chamboulé, tout est à repenser ; finies les certitudes, la simplicité de la vérité ; elle devient imperceptible, altérable, évasive. Mais au fond, Descartes est toujours là , et Freud peut bien dire que je suis le sujet de mes désirs refoulés, je continue à exister. Ça, il n'y peut rien.
Les mois et les années s'écoulent, et je mets un doigt bien profond dans la neuro-chimie. Ce qui, en des termes plus prosaïques, veut dire que je prends des drogues et que ça représente beaucoup. L'usage de la drogue dans la constitution d'un individu reste à me yeux une étape fondamentale. Le psychisme prend un fondement chimique, moléculaire. Il est une aire de jeu, un champ de bataille, un terrain d'expérimentation.
Et puis surgirent du néant, mes deux plus grands maîtres à penser : Fédor et Jean-Paul ; je fais dans le grandiloquent ironique pour teinter de cynisme mon adoration (et je place cette réplique pour retrouver mon métacynisme de bon aloi). Ainsi arriva l'existentialisme (tindin). C'est une de ces idées qu'on a toujours eu, mais qu'on a pas été capable d'exprimer, de comprendre. L'intuition vous l'a amené sur un plateau chryséléphantin, mais vous êtes resté ébloui par les reflets, et quelqu'un vient gentiment tamiser la lumière et enfin l'illumination vous fait sortir de la nuit.
L'existentialisme c'est facile : l'homme n'est pas quelque chose de défini à l'avance, il est ce qu'il choisit de faire de lui-même. Même dans Terminator 2 ils l'ont dit. Je ne m'étendrais pas d'avantage dans l'exposé de ce qu'il est. Car mon propos est avant tout de dire ce qui, à mon sens, cloche dans cette théorie.
Récemment un de mes amis m'a fait prendre conscience de deux choses : l'arrogance de cette théorie, et sa mésinterprétation. Commençons par la fin. Comment l'existentialisme a-t-il été compris ? Je crois que mon ami avait parfaitement raison quand il a dit : « Tout ce que l'homme moderne a retenu de l'existentialisme, c'est le libéralisme. » C'est terrible mais c'est vrai. Déjà Naville en 1945 avait prévenu Sartre dans la discussion qui suivit la conférence L'existentialisme est un humanisme. On nous offre la liberté, on en retient l'égoïsme. Prévisible.
À mon sens, cela relève de la mauvaise interprétation, car la liberté que Sartre nous offre s'accompagne de manière indissociable de la morale, du rapport à l'autre. En arriver au libéralisme à partir de là , c'est oublier que la volonté originelle était de rendre à l'Homme sa dignité, et sa liberté en l'affranchissant de l'idée de Dieu. Comme il y a eu des gens pour faire dire à Freud qu'il voulait les aliéner (ce qui est arrivé dans une certaine mesure : on ne dénombre plus les victimes de la déresponsabilisation des psych-analyse, -ologie, ...), il y a eu des gens pour faire dire à Sartre qu'il voulait accabler les humains de leur choix. Tous ceux-là oublient que l'un comme l'autre ne cherchait qu'une chose : rendre l'humain plus heureux en le rendant plus libre.
Sartre est le premier (si on considère que Kierkegaard et Heidegger ont été des influences plus que des pères) a avoir fait un effort pour tirer toutes les conséquences d'une position athée cohérente. Vous savez peut-être que j'admire le phénomène religieux par-dessus bien des choses, mais ça n'empêche pas de penser que sur un plan progressiste (j'admire la religion donc j'exècre intensément ses dérives obscurantistes), cette théorie est à marquer d'une pierre blanche en ce qu'elle offre aux hommes la liberté et l'affranchissement sans oublier de préciser qu'avec, vont le délaissement et la responsabilité. Ainsi, il n'y a plus de Dieu, mais le Projet humain, l'Autre, la Vérité restent pour ne pas devenir des Ivan Fiodorovitch Karamazov.
Maintenant l'arrogance. Comprenons-nous bien. Sartre nous explique que chaque individu est entièrement responsable de son essence (ce qui le défini). C'est une notion complexe que je ne m'amuserai pas à essayer de résumer ici ; les notions d'éthique, de projet, de pré-volonté, de mauvaise foi y sont enchevêtrées. Même lui le dit : cette théorie peut paraître dure à celui qui a raté sa vie. Et pour comprendre ce qu'il a voulu dire et faire, il vous faudra attaquer L'être et le néant. À mon sens, Sartre veut dire à tous que nous sommes libres et que ce n'est pas un cadeau. Qu'on est condamné à être libre, comme il dit. En face d'une situation vous devez choisir. Vous pouvez nier, repousser les limites imposées, les franchir, ou vous en accommoder. Donc même si vous ne choisissez pas, en fait vous faites le choix du non-choix. En un sens c'est la plus terrible des libertés, puisqu'elle est inévitable. Il veut donc nous dire, que ne pouvant pas réchapper à cette liberté, le mieux, le plus habile pour nous est de choisir, d'affronter l'angoisse et de se déterminer, de devenir celui qu'on veut être à travers ce choix. C'est très positif, c'est très beau. Mais, en effet pour quelqu'un de désespéré, qui est dans l'échec, c'est très dur et surtout ça ne l'aide pas du tout ; bien au contraire même. Et là , pour moi, le bât blesse.
En prenant un peu de recul, ma vision de l'existentialisme est teintée de Dostoïevski. Pour moi, un existentialiste, c'est quelqu'un qui prend conscience de sa responsabilité, de sa liberté à partir d'un point de l'espace et du temps qui constitue sa condition première, sa nature si vous voulez. Avec son passé, le poids de ses erreurs, ses structures socio-culturelles, ses paradigmes, ses catégories même et qui doit s'accorder d'une part le pardon nécessaire à un progrès, une déculpabilisation, et d'autre part les moyens de son changement. Il cherche désormais à devenir libre, à s'affranchir de son passé, de sa condition première, en affrontant avec une douceur et une intelligence libérées deux angoisses : celle de Sartre, l'angoisse existentialiste, et celle de Freud, l'angoisse de l'aliénation par une puissance intérieure impérieuse. Ainsi, il peut effectivement entreprendre son Projet, devenir celui qu'il choisira d'être en conscience et harmonie avec le monde dans lequel il évolue et ses semblables.
Si l'on se pose ce genre de question, c'est parce que ce cheminement, que d'aucuns prétendent inutile, est à la base de la constitution du projet humain en tant que tel. Ce qui fait la grandeur, le progrès si lent, si improbable de l'humanité tient dans cette démarche introspective qui amène l'individu à acquérir une plus grande liberté en comprenant ce qu'il est, et ce qu'il veut devenir.
Quelle sera la suite ? En ce qui me concerne, je l'ai compris en regardant ce film hors du commun, magistral, d'Alain Resnais : Mon Oncle d'Amérique. Les sciences modernes (la neuro-biologie dans ce cas) sont un outil formidable de compréhension du soi, d'analyse, de vérité, d'affranchissement. Cette histoire pourrait commencer comme ça :
« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on ne leur aura pas dit que, jusqu’ici, ça a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quelque chose qui change. »
Mais c'est une autre histoire et ce sera pour une prochaine fois peut-être.
PS : lecteur attentif, tu auras remarqué que je n'ai pas répondu à ma question de savoir comment l'Homme pouvait être libre s'il était régi par l'inconscient. Sartre a substitué la mauvaise foi à l'inconscient et a dit que le refoulement était un acte conscient qui venait de l'angoisse. Pour ma part, nous ne sommes pas libres a priori, parce qu'on ne naît pas avec la conscience et la liberté, mais nous pouvons le devenir.
Commentaires
1. Le samedi 17 mars 2007 à 18:00, par Mâh
2. Le dimanche 18 mars 2007 à 01:22, par Lazare S. Enfield
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