Voir le Louvre et mourir
Par Lazare S. Enfield, vendredi 23 mars 2007 à 04:06 :: General :: #47 :: rss
Quand le soir vient étendre ses délicats draps de soie virevoltants, que l'« or du soir », prosternée, vient teinter de tonalités chromatiques, que le vermillon et le mordoré contrastent dans l'azur infini et que moi, insignifiant spectateur anonyme, du haut de mon palais magnifique, observe, le cœur chargé d'émotion, ce spectacle ineffable, alors mon âme tout entière se repose, pleine de la sensation d'avoir enfin trouvé un endroit bien à elle. Avez-vous déjà contemplé le couchant qui éteint le balais frénétique de la ville lumière depuis les salles hautes du Louvre ? N'avez-vous jamais pensé que chacun possède un havre inoubliable dans lesquels se résument tous les havres de la Terre ?
La liturgie est précise. C'est un endroit de culte. Comme tous les endroits de culte, il est peuplé d'anathèmes, d'ignorants, de mécréants. Mais sans eux, il n'existerait pas. Ho, il serait toujours là , mais il ne serait que l'ombre de lui-même, une masse froide et inutile de pierres, et le grenier poussiéreux du plus grand des rois. Le Louvre est à bien des égards un endroit particulier ; pas tant par ses richesses que par son mode de vie.
Il a en effet une existence bien à lui, il est comme un poumon chaud qui brasse des masses étranges. De loin elles se composent principalement de touristes, étrangers en voyage pour la plupart. Le cœur du phénomène c'est eux. Tout ceux qui se promènent derrière leur appareil-photo à tenter de capturer un souvenir qu'ils s'inventeront à force de regarder ces photos par envie de ressentir de la nostalgie. Je ressens une grande affection pour ces gens qui, perdus au milieu du plus grand musée du monde, à des milliers de kilomètres de chez eux, tentent de retrouver ce qu'ils savent qui doit être vu. La grande galerie du Louvre en est pleine. La peinture italienne, du bas Moyen-Âge au classicisme tardif, est le repère de cette caste éberluée par la majesté de cette collection. Bien sûr, tous ne savent pas précisément pourquoi les tableaux qui sont là représentent tant dans l'histoire du monde occidental, beaucoup ne verront jamais les efforts monumentaux d'architectures et d'aménagement qui ont été effectués pour faire de cette galerie le lieu radieux qu'elle est aujourd'hui, mais qu'importe, leurs visages dont les expressions variées gardent l'empreinte constante de l'émerveillement, sont là pour dire que la magie opère. Ils sont tous venus voir La Joconde, mais pas un ne ressortira sans avoir été subjugué par les couleurs saisissantes et la formidable vivacité des Noces de Cana dont le banquet fait face à Mona Lisa, Jésus impérieux et souriant en son centre.
J'aime à chausser mon baladeur pour me plonger dans une ambiance de mon choix, et regarder les gens observer les tableaux. Il y a des places de choix. Au milieu de la grande galerie sur le mur sud, il y a La diseuse de bonne aventure du Caravage, isolé des autres. La grande majorité passe devant lui en jetant un regard oblique, perdu dans cette multitude ahurissante, sans prendre conscience que ce tableau est le symbole de tout le renouveau naturaliste que Le Caravage a infligé à l'art baroque et qui d'une manière ou d'une autre sera le précurseur de Vermeer, Rembrandt et tant d'autres. Vermeer justement. Sur la trentaine de toiles que l'on connaît de lui, deux sont au Louvre, l'une à côté de l'autre : L'astrologue et La dentellière. Ici le public est plus restreint, plus silencieux, presque cérémonieux, et tous ou presque jettent un regard curieux à ce carré de 24x21 cm.
Certains repartent déçus, d'autres circonspects, dans l'attente de voir cette grandeur qu'on leur avait promis. Ce dialogue qui s'instaure entre le tableau et le visiteur, aussi court soit-il, est une oeuvre en lui-même. Le badaud amène là tant de choses qu'il ne pensait pas avoir, mais il est venu tout de même, et il est là en train d'essayer de comprendre. De la satisfaction d'avoir vu une belle image, à l'illumination terrassante du visiteur à genou touché par la grâce (sic), l'émotion passe, vit puis meurt. L'incompréhension dubitative, l'ennui affiché, la circonspection (il faut voir la fierté de l'Espagnol qui sourit ostensiblement devant Goya ou Murillo et fait une moue de dédain respectueux devant Le paradis de Tintoret), composent un éventail fourni de réactions, de moments de vie qui confère à ce lieu toute sa signification, toute son importance.
Les groupes scolaires bruyants, terriblement vivants, certainement plus excités par le caractère exceptionnel et transgressif de cette classe improvisée en un lieu incongru que par le discours érudit de la maîtresse qui retient difficilement ce sourire qui dit son plaisir d'avoir quitter les murs de sa classe. Les érudits, ceux qui récitent leur cour, à un groupe de connaissances, bon clients et prétextes pratiques pour réviser ses cours. Les amoureux prénuptiaux qui viennent là comme d'autres vont au cinéma, la possibilité de se parler et d'étaler quelque culture en plus. Le sérieux austère et silencieux des étudiants en dessin, officiels ou venus là pour l'occasion, comme cette femme impénétrable, concentrée sur cette statue antiquisante, et qui de sa main délicate m'explique fortuitement, à moi qui regarde par dessus son épaule (qu'elle a dénudé), entre les boucles satin de ses cheveux, ce que je ne parvenais pas à voir avec mes propres yeux ; cette femme qui est venue là pour s'offrir un moment de détente et retrouver la pratique de cet art qu'elle a délaissé au profit d'une carrière mercantile ; cette femme et son sourire d'enfant retrouvé dans un coin de son âme le temps d'une soirée...
Pour assister aux couleurs improbables du ponant, il faut parcourir le Louvre à ses nocturnes. Seul, dans une ambiance intimiste, à l'heure où les gens se taisent comme dans une église, sans savoir vraiment pourquoi, on se plaît à parcourir les zones moins peuplées, les recoins ignorés, où nous attendent des peintures silencieuses, des objets insolites, des sculptures froides. Dans le craquement tardif du parquet Napoléon III, dans les salles reculées de la peinture française, l'âme perdue entre l'image vaporeuse d'une scène charmante à la Watteau, les accents véhéments des batailles de Lebrun, le symbolisme classique de Poussin, l'emphase brûlante de Delacroix, on se prend à rêver à d'impensables histoires de Mousquetaires sur fond de paysages bucoliques agrémentés de ruines antiques comme dans un Vernet...
Je ne sais plus quel imbécile brillant avait dit que les musées étaient des cimetières pour l'art. Quelle ineptie ! Ce monsieur bien mal avisé devait voir ceux-ci comme un entrepôt morbide où défilaient de longues processions mortuaires, comme autant de corbillards ignorants, impies, qui n'entendaient rien à ce qui leur était donné de voir. Un musée aujourd'hui est un lieu de vie, où les enfants chahutent, les touristes s'émerveillent, les érudits s'enorgueillissent, où le peuple en entier fait de temps à autre l'effort de venir apprécier les trésors de l'humanité que la société a mis là pour lui, pour qu'il se rappelle que toutes les horreurs de ce monde ne forment pas la totalité du ciel de notre histoire, et où les rêveurs éternels se sentent chez eux, enfin.
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