C'était une belle journée de printemps. Si belle que nos trois compagnons décidèrent de partir pour une promenade en forêt. Les rayons du soleil de mars filtrait à travers le feuillage luxuriant, projetant un jeu de taches bigarrées sur le camaïeu de vert du sous-bois.

Lazare allait en tête, il avait fière allure dans son short kaki Daniel Hechter, exposant son torse nu à l'air si pur de la campagne, son T-shirt noué autour du crâne tel un pirate. De près suivait Geronimo, qui, même si il avait eu un mauvais pressentiment quant à cette balade, au départ, à présent tenait le rythme en discutant physique nucléaire avec Lazare. Raoul fermait la marche, l'air inquiet, transpirant à grosse gouttes, comme a son habitude. Pour compléter le tableau, Chili, le chat télépathe, louvoyait devant, derrière et autour de nos joyeux compagnons, en ronronnant d'aise.

L'idée de faire une promenade en pogo-stick venait de Geronimo : lui-même était un amateur patenté de cette discipline délicate, et son stick, un modèle anglais vintage a débattement réglable, affichait, avec son tube dans cette teinte de vert 'Racing Green' typiquement britannique, une classe à la hauteur de son propriétaire. Les autres rebondissaient sur des modèles moins nobles, mais tout aussi efficaces, et la compagnie allait bon train, quand soudain, Raoul poussa un cri :

"Bordel de bite de moine!, Gero, arrête-toi!
-Guezguizzpass?
-Tu perds du liquide de refroidissement."

Geronimo savait que son penchant pour les pogo stick anglais des années soixante avait un inconvénient, l'indispensable entretien des machines, qui se révélait parfois laborieux (surtout pour trouver les pièces de rechange). Comme pour ponctuer cette remarque de Raoul, le Bounce-o-matic 2000 de Geronimo émis soudain un craquement inquiétant, et le prochain rebond envoya son pilote valser contre un chêne.

Raoul, ne manquant jamais un occasion d'aider un compagnon en détresse, alpagua aussitôt son ami :

"Bah alors, le Gero, la british teutch te réussit plus? Ca frime, mais dès qu'il s'agit de rebondir comme il faut, ya plus personne..." "Attend, il a fait une mauvaise chute", l'interrompit Lazare en se précipitant vers son acolyte. "Depuis quand tu t'inquiète de ce qui arrive aux autres?" railla Raoul. "Non, mais la il a mon exemplaire du Pendule de Foucault dans son sac, si ça se trouve il me l'a abîmé, le con."

Geronimo se relevait en époussetant son costume de tweed. "Je n'ai rien, les amis, mais le Bounce-o-matic a salement morflé. -Irréparable?" dit Lazare. "Pas ici, en tout cas, effectivement, j'avais pas vu que le circuit de refroidissement était en rideau, du coup le système de retour du ressort a surchauffé, et ça a complètement niqué la vis platinée. Si j'avais mes outils, je pourrais gérer ça, mais la, y a rien à faire. -Donc on rentre à pied?" dit Lazare. "A pieds? t'es marrant, mec, on y arrivera jamais, là, la nuit tombe, il nous a mis dans la merde, avec son pogo stick chapeau melon et bottes de cuir", s'écria Raoul, hilare, en inspectant des champignons au pieds d'un arbre.

Chili sauta sur l'épaule de Lazare, qui se mit a faire les cent pas. "Bien, réfléchissons : on pourrait tenter de rentrer, mais à deux sur un pogo, on va en péter un deuxième. A pied c'est définitivement pas faisable, et en plus, bon, je vous l'ai pas dit parce que je ne voulais pas vous affoler vu que vous êtes souvent des fiottes, mais au dernier ruisseau, une raie manta a mangé la carte..."

Un silence pesant s'abattit alors sur nos amis, debout dans la lumière dorée du soleil couchant.

Finalement Raoul prit la parole : "Bien, donc il y a une bonne et une mauvaise nouvelle : la mauvaise, vous la connaissez, c'est qu'on est perdus, sans carte, dans une foret très certainement remplie de nains sarkozystes, que la nuit va tomber, et qu'on a pas de vivres. Par contre la bonne... vous voyez la masse de champignons sous le chêne, là? J'ai vérifié, ce sont des psilocybes."