Du danger de jouer au Poker avec son chat philosophe.
Par Raoul Duke, mercredi 22 août 2007 à 12:32 :: General :: #59 :: rss
Kierkegaard est roulé en boule a coté de ma machine à écrire. Kierkegaard, c'est mon chat. Un gros chat rose et mauve avec un sourire inquiétant, comme son cousin du Cheshire qui habite dans les romans de Lewis Carroll. Il mange des kiwis mécaniques est quand il est en colère son pelage devient orange. Kierkegaard invente mes aphorismes, me fournit en citations, et est toujours plein de sagesse dans les moments de doute. C'est mon éminence grise, sauf qu'il est mauve, mon homme de l'ombre, sauf que c'est un chat. Je crois que je suis le seul à voir Kierkegaard et à l'entendre, mais peut être que si ils pouvait prodiguer ses conseils aux autres, le monde irait mieux.
Kierkegaard se réveille, baille comme seuls les chats savent bailler, et s'étire voluptueusement. Il me regarde avec cet air profond du félin qui a compris des choses que les hommes ne pourront jamais qu'entrevoir, cet air qui a poussé les Egyptiens à élever son espèce au rang de divinités. Alors je lui demande "Kierkegaard, crois-tu à la rédemption?"
Il réfléchit un instant. "Bien sûr, sinon comment envisager l'avenir?". Je commence à regretter de lui avoir donné le nom d'un philosophe chrétien, mais ça sonnait bien. "Schématiquement, vous les humains, dans l'histoire de votre philosophie, considérez en général une plénitude passée, une chute, et la rédemption comme une étape nécessaire vers une plénitude future, un retour à une situation stable, similaire mais supérieure à celle du passé."
J'allume une cigarette. "Continue...?"
Il saute sur mes genoux. "Platon, par exemple, considère l'homme comme faisant partie d'un Tout éternel, divin, c'est du mysticisme Pythagoricien, L'homme a chuté de sa nature divine, et doit la retrouver en replongeant dans son passé, ce qu'il appelle l'anamnèse. Poker?"
"Volontiers" Je lui lance le jeu "Donne".
Il bat les cartes. "Kierkegaard, le Danois, pas moi, plus tard, dit qu'on peut atteindre la plénitude, retrouver un statut divin, par un mouvement en spirale, vers le futur, par la répétition. Il situe l'éternité dans le futur, alors que Platon la situe dans le passé. Coupe."
Je coupe, il donne, j'ai une paire d'As : pique et carreau. Je décide de la jouer lent et de l'appâter dans le pot pour le plumer, même si c'est un animal à poil. "Je trouve que c'est un point de vue très chrétien : Eden, péché originel, chute, rédemption, vie éternelle." Kierkegaard hoche la tête, regarde ses cartes, et plisse les moustaches. Il fait ça quand il a une mauvaise main. Je le sens bien. "J'ouvre, dix".
"Je te suis". Il défausse une carte. "Là où ça devient intéressant, c'est quand Heidegger cherche à réunir les deux concepts. Il se place aussi par rapport au temps, Mais argue que l’inquiétude originale de l'homme quant à son avenir est oubliée avec les aléas et contingences du quotidien. Il suit la ligne de moindre résistance, le chemin de facilité, se détachant alors de son passé, et de son futur : pour lui la chute est double, et est dans la nature de l'homme. C'est en substituant les petitesses terrestres du quotidien, du présent, que l'homme oublie sa rédemption et rejoint alors les hordes de sous-hommes honnies par Nietzsche." Il sort le flop : un valet de pique, sept et trois de coeur.
Je ne veux pas qu'il pense que j'ai le valet, mais je veux savoir si il l'a. Heidegger me parait bien fataliste, ce qui ne me déplaît pas, Je crois me souvenir qu'il partage avec Kierkegaard (pas mon chat, l'autre) ses positions existentialistes sur l'anxiété (Angst) la mortalité, au sens ou il accorde de l'importance à notre relation subjective à la vérité, la temporalité de l'existence, et son rapport à l'inéluctabilité de la mort (qui génère cette angoisse existentielle). Je crois me souvenir qu'il a copiné avec le parti Nazi, mais, à l'époque, qui ne l'a pas fait? Je fais part de ces réflexions à l'animal, histoire de gagner du temps et qu'il pense que j'hésite puisque c'est à moi de parler.
Kierkegaard baille à nouveau. "Oui, on peut dire ça. Heidegger dit que c'est uniquement alors qu'il a été confronté à sa mortalité que l'homme va de nouveau se sentir concerné par son passé, et donc son futur. Ainsi, pour Platon, la rédemption est un mouvement rétrograde, un mouvement avant pour Kierkegaard, et, pour Heidegger, un mouvement circulaire, se confronter à sa mort dans le futur pour considérer son passé, et par là envisager son futur. Mais c'est à toi de parler".
Il mord à l'hameçon. Je fais emblant d'hésiter encore un peu. "Check, je passe". S’il a un main en mousse, il va checker aussi pour voir une carte gratos. S’il a le valet, il va ouvrir. "Paulo Coelho dit que tout ce qui est fait dans le présent affecte le futur par conséquence, et le passé par rédemption. Il y a quelque chose qui me chiffonne, dans tout cela : même si Heidegger détache bien son Herméneutique de tout contexte religieux, tout ça reste à mon avis très teinté de christianisme occidental : on valorise la rédemption pour nous faire accéder à un infini futur, malgré la chute. Ça ressemble à la grande arnaque du dogme religieux comme outil de contrôle sociétal, on fait se tenir l'homme tranquille en lui promettant une vie éternelle pour pas qu'il fasse n'importe quoi en pensant qu'il n'a rien à perdre, mais d'un autre coté, on lui offre la possibilité de rédemption de ses péchés véniels pour lui permettre une certaine latitude, puisqu'il sait qu'il sera pardonné par un coup de confessionnal..."
Kierkegaard ouvre les paris à vingt. "Oui, c'est très schématique, un peu sommaire..." Je regarde mes cartes pour lui donner l'impression de ne pas être sur, mais il à l'air confiant. on va voir jusqu'a quel point. "Je te relance de vingt. Bien sur que c'est sommaire, je fais de la philosophie de comptoir, à la petite semaine, si Lazare passait par la il nous tuerait. Je m'intéresse à ça en plébien, je cherche une réponse concrète, pas de la métaphysique. Tu suis?"
"Je te suis à vingt". Il y a soixante dans le pot. "Mais tu sais très bien que c'est une erreur de chercher une philosophie pratique, qui t'apportera des réponses toutes faites." Il défausse une carte, marque un temps avant de sortir le flop. "Je sais ce qui te chiffonne : que la rédemption, celle de la citation de Coelho, puisse influencer le passé." Il sort le flop : un troisième As : trèfle. Je le tiens. même si il avait un brelan de valet, je viens d'en faire un d'As.
"Tout à fait. En plus, ce terme de chute me fait pense à un phénomène de mécanique simple : un système cherche son point le plus bas d'énergie potentielle : si on chute de l'éternité, la plénitude, la béatitude passée, c'est qu'il s'agissait d'un point haut instable. La rédemption serait dont un apport énergie pour retrouver un équilibre à un point haut, stable? Tout ça me laisse perplexe." Je marque un temps. "J'ouvre à quarante."
Il se lèche les babines. Pas bon signe, ça. Je finis par le connaître, mon chat, au poker. "Oui, c'est ce que je te dis quand la rédemption est la seule manière d'envisager l'avenir." Tout ça ne m'avance pas beaucoup. "Et le pardon, alors?". Kierkegaard joue avec ses jetons. Ca m'énerve, cet air suffisant. "Je suis de quarante et je te relance d'autant. La rédemption passe par le pardon. C'est obtenir le pardon divin." Je le suis. Il doit penser qu'il a une paire d'As, au pire, on partagera le pot, et on sera revenu au point de départ, comme dans cette conversation.
"Mais le pardon humain, dans tout ça. Tout peut il être pardonné? Et quel est l'intérêt du pardon si on ne cherche pas d'avenir? On cherche souvent le pardon en exprimant des regrets, qui ne sont qu'une vaine tentative de modifier le passé. Si tout est foutu, irrattrapable, on peut toujours se pardonner l'un à l'autre, mais cela ne changera rien. C'est une action de pure forme, non?"
Il défausse une carte. "Si on veut. On peut voir ça comme de l'hypocrisie. Mais c'est une erreur de parler d’intérêt du pardon. Le pardon, le vrai pardon, doit être désintéressé. Il doit être donné quel que soit l'avenir envisageable de la situation. Il ne s'agit pas de recoller les pots cassés : si le pardon est intéressé, alors, oui c'est de l'hypocrisie. Mais pardonner à l'autre, et se faire pardonner, c'est pouvoir se pardonner à soi-même, et alors chercher la rédemption, pas face à l'autre, puisque les pots sont déjà cassés, mais face à soi-même, où à Dieu, si tu y crois. C'est pour ça que l'on valorise tellement le pardon. Shakespeare disait que pardonner est une action plus rare et plus noble que celle de se venger." Il retourne la dernière carte; un deux merdique en River.
"Mais d'autres, Syrus, Chilon disent qu'il faut pardonner beaucoup aux autres, mais rien à soi-même." On va le laisser s'enferrer tout seul. "Check. Rousseau et Panati que l'offensé pardonne, l'offenseur jamais. Peut-être que c'est lié : que l'on peut se pardonner à soi-même que si le pardon est bilatéral."
Kierkegaard devrait se coucher. C'est pas possible d'avoir un chat têtu comme une mule pour s'enferrer dans un bluff jusqu'au bout. Mais il pose une grosse pile de jetons. "J'ouvre à cent. Chateaubriand disait aussi que l'âme supérieure ce n'est pas celle qui pardonne, mais celle qui n'a pas besoin de pardon. Même si c'était un connard prétentieux, le mais n'indique pas forcément une opposition : on peut très bien pardonner, et ne pas avoir besoin de pardon. Mais alors c'est unilatéral. A ce moment-là , la bassesse, c'est de chercher à se faire pardonner, sans pardonner. Le pardon n'a pas besoin d'être mutuel, mais c'est le seul qui rétablit une équité. C'est à toi de parler."
J'ai l'impression d'avoir trouvé une conclusion. "On peut continuer à broder de la citation longtemps : La Rochefoucault dit qu'on pardonne tant que l'on aime. Madame de Staël que comprendre, c'est pardonner. Donc qu'il faut encore aimer pour comprendre, que si l'on ne comprend pas c'est qu'on aime plus. Et si l'on aime plus, on ne peut plus pardonner, ni comprendre. Puis-je chercher le pardon de quelqu'un qui ne m'aime plus si je sais que je ne pourrais pas l'avoir? Je dois te suivre pour voir, mais ça me coûterait cent pour un pot de trois cent vingt, si je ne m'abuse. Ca sent un très gros bluff, je pensais t'avoir appris à jouer au poker mieux que ça, Kierkegaard."
"Ne t'éloigne pas du sujet. Est-ce que toi, tu l'aimes, cette personne? peux-tu lui pardonner?"
Je médite. Ma paire d'As est oubliée un moment. "Je crois, oui. Non, je le sais. Je lui ai pardonné. Non. Je ne sais pas. Disons que je me suis montré impardonnable parce que je pensais qu'elle l'a été, pour nous mettre sur un pied d'égalité. Après, rétrospectivement, c'est peut-être subjectif, mais l'un a certainement été plus impardonnable que l'autre. Seulement, je change d'avis tous les jours sur le sujet."
"Tu considères le problème sous un mauvais angle : qui a fait le plus de mal, qui est le plus impardonnable... C'est du niveau de la maternelle : "maîtresse, c'est elle qui a commencé" la question n'est pas là . Si tu as compris, tu peux pardonner. Seulement il faut que tu sois près à pardonner sans attendre de pardon en retour. Ensuite, il faudra ta pardonner à toi-même, et ce sera plus dur si le pardon n'est pas mutuel, mais tu pourras te raccrocher à la phrase de Chateaubriand. Je te connais, je pense que tu as pardonné, mais tu ne lui as pas dit. Par orgueil."
Je tripote mes jetons. "Certainement. Mais aussi parce que je ne crois pas à la facilité du pardon. La grande entourloupe de la confession. Je suis un masochiste jusqu'au bout, je crois à l'expiation des péchés. Je suis finalement de l'avis de Victor Hugo : Pardonnez beaucoup de chose, oubliez en un peu. En attendant d'oublier, j'expie."
"Mais tu ne peux pas expier éternellement. Ni oublier, parce que l'oubli permet la répétition des erreurs. Et surtout, ce n'est pas à toi de t'octroyer le pouvoir de juger si tu dois expier, ou accéder à la rédemption. Parce qu'on en revient à la rédemption. Et donc à l'avenir. Derrida, lui, disait que possible ou impossible, le pardon nous tourne vers le passé, mais qu'il y a aussi de l'avenir dans le pardon. Je te rappelle que tu dois mettre cent ou te coucher."
"Je te suis, va pour cent. c'est cher payé pour cette leçon de philosophie. Tu me conseilles donc de pardonner, par honnêteté, simplement pour lui dire ce que je me suis déjà admis, mais qu'elle ne sait pas encore, de manière désintéressée, donc sans espérer un pardon en retour, mais si je n'en obtiens pas, il faut que je sache me pardonner à moi-même malgré cela, en me disant que j'aurais au moins fait tout ce que j'ai pu. Et si elle me pardonne, alors envisager un avenir? C'est à toi de me montrer tes cartes."
Kierkegaard prend son sourire de chat du Cheshire. "Tu tiens le bon bout. Les histoires d'amour, c'est comme le poker : tu ne connais pas la main de l'autre, tous les deux veulent finir par gagner mais il n'y en qu'un seul qui repartira avec le pot. Tu essayes de juger ce que l'autre à en main d'après ce qu'il investit dans le jeu et les cartes au milieu, qui sont votre donne commune, ce que la vie vous réserve. Le problème, c'est que si tu veux gagner, soit tu forces l'autre à se coucher, soit tu vas jusqu'au bout, et tu risques de perdre. Si tu sais que tu finiras perdant, il faut savoir se coucher et sortir du jeu la tête haute. De ton coté, plus tu investit, plus tu perdra gros. L'erreur c'est de vouloir rester dans le jeu à tout prix, pour savoir ce que l'autre à en main. La tu viens de mettre cent pour gagner trois cent vingt. Ce qui est peu."
"Ne me donne pas de leçon et montre moi ce que tu as!"
Son sourire s'élargit "Tu es victime de l'erreur classique, le piège abscons, celui qui fait que plus on a investi, plus on va investir, pour tenter de récupérer ses gains, alors qu'il faut considérer que l'argent qui est sur la table ne t'appartient déjà plus, et considérer ton pari, ces 100 que tu devais mettre pour suivre, en fonction des gains potentiels. La, j'ai ouvert à cent sur le river : quelque chose de très agressif, . Tu aurais pu te coucher, en rester la. Me laisser prendre deux cent vingt plutôt que de perdre cent. Alors, tu aurais pu sortir perdant, mais digne : tu n'aurais pas vu mon jeu, tu n'aurais pas su si j'avais une meilleure main que toi, tu n'aurais pas su si tu aurais pu gagner, mais tu te aurais laissé la possibilité d'un avenir : combien de jetons te reste-t-il?"
"Euh, pas lourd".
"Assez pour une deuxième main?"
"Disons que je n'ai pas tout perdu, mais je n'aurai jamais assez pour me refaire si je perds celle-ci."
"Il te reste donc un avenir, si tu veux continuer à jouer, mais tu ne pourras jamais retrouver ce que tu as perdu?"
"Je commence à voir ou tu veux en venir. Alors que si je m'étais couché plus tôt, si je m'étais retiré dignement, j'aurais pu garder assez de jetons, me conserver un avenir potentiel pour revenir au jeu, sinon gagner, du moins au point de départ?"
"Exactement : tu as répondu à l'agressivité par l'agressivité. A l'impardonnable par l'impardonnable, à ma mise de cent par ta mise de cent. Tu as voulu jouer jusqu'au bout, tu as préféré tout perdre plutôt que de perdre un peu en te réservant un avenir."
Il abat ses cartes : Quatre et Dame de coeur. Je hausse un sourcil. "C'est tout?"
"Avec le deux de coeur en dernière carte, ça me fait une couleur. A moins que tu en aies une aussi, j'ai gagné."
Fumier de chat. "Donc j'ai misé gros pour te sortir du jeu, mais tu es resté, avec une main qui ne valait rien jusqu'à la dernière carte, c’est-à -dire qu'un aléa de la vie arrivé à la fin de la manche t'a permis de faire ta main? Du coup tu as misé agressif, en me faisant comprendre que tu avais une belle main, de manière à m'obliger à suivre par orgueil, pour me dépouiller complètement, sans me laisser assez de jetons pour un avenir? Ton sens de la métaphore t'honore, Kierkegaard."
Il se jette sur mes genoux et ronronne. "Vous les humains vous êtes tous les mêmes. Je ne t'ai pas obligé à suivre par orgueil, c'est toi qui à répondu à l'agressivité par l'agressivité. Tu t'es convaincu que je ne te laissais pas le choix, mais tu l'avais. Ici j'ai misé cent pour gagner deux cent vingt. Si j'avais misé petit, par exemple quarante, pour essayer de te faire suivre, en supposant que tu suives j'aurai gagné deux cent soixante. Mais ma petite mise t'aurait fait réfléchir, puisqu'elle indiquait que je voulais que tu suive, et tu aurais vu que le deux était en coeur et la couleur possible. Tu aurais donc considéré te coucher. Là , tu n'as vu que ma mise de cent, sans regarder la couleur de la dernière carte : tu n'as vu que mon agressivité, sans voir qu'une des vicissitudes de la vie, des cartes en commun sur la table, pouvait te faire perdre. Aveuglé par ton orgueil et ta colère, tu as suivi, j'ai gagné. Qu'est ce que tu avais?"
Un brelan d'As. La meilleure main possible sur le jeu si cette dernière carte n'avait pas été du coeur. Mais il a raison, je ne l'ai pas vu. Il pense peut-être que j'ai bluffé depuis le début, alors que j'avais raisonnablement de quoi gagner. "La beauté du poker, c'est que je n'ai pas à te le dire."
Il ne saura jamais que je pensais vraiment gagner, que je pensais gagner cette manche, mais lui laisser suffisamment de jetons pour nous réserver un avenir. j'avais checké sur la dernière carte. Il aurait pu checker et voir mon jeu pour rien. Il aurait pu ne pas jouer agressivement. Évidemment, j'aurais quand même perdu, il m'aurait montré sa couleur, me battait, mais c'était un petit pot, qui laissait la possibilité aux deux participant d'être beaux joueurs. Ici aussi, c'est lui qui a commencé. Encore que, j'avais parié agressivement aux cartes d'avant, en faisant des check-raise, en montant les enchères. Peut-être que c'est moi qui ai commencé, et lui qui a répondu à l'agressivité par l'agressivité. Peut-être tout simplement que quand on joue au poker, on sait à la première donne qu'il va y avoir des mises agressives, et des retournements de situation. Et qu'il y aura un perdant. Mais alors le seul moyen de ne pas perdre, c'est de ne pas jouer. Mais si on ne joue pas, on est sûr de pas gagner.
"Et le pardon dans tout ça?" Je lui gratouille le cou. Il ronronne : "Le pardon, c'est que, même si tu n'as pas d'avenir, si tu n'as plus suffisamment de jetons à miser pour regagner ce que tu as perdu, tu reste fair play. Tu reconnais que j'ai gagné cette partie, sans tricher, mais tu acceptes de jouer avec moi à l'avenir. Et que, si je ne te le propose pas, tu acceptes aussi de pas me forcer à rejouer pour chercher à regagner ce que tu as perdu."
Mais je ne pense pas que Kierkegaard ait bien joué, sauf au dernier coup. Je pense qu'il a eu de la chance. Ou que c'est moi qui en ai manqué. Je passe ma main dans sa fourrure soyeuse, mauve et rose, qui jette des reflets comme des petites pépites de lumières dans la lueur dorée du jour qui se lève. Et je le lui dit :
"Je ne pense pas que tu aies bien joué. Je pense que tu as eu de la chance. Avant le dernier coup, tu avais moins d'une chance sur quatre de voir du coeur tomber à la dernière carte, pourquoi tu es resté dans le jeu jusque-là ? j'ai pourtant misé très agressif."
Kierkegaard plisse les yeux, et me fixe de ses pupilles en amande. "C'est vrai, j'aurai pu sortir du jeu plus tôt. Mais moi aussi je voulais rester jusqu'à la fin. J'aurais pu rester, j'aurais pu perdre à la fin, mais, comme toi, je ne voulais pas me coucher trop tôt. Je voulais voir tes cartes, rester jusqu'à la fin parce que c'est ça le frisson du jeu. Mais peut-être que je savais que j'allais gagner, quoi qu'il arrive."
"Et comment ça?"
Kierkegaard se lève, ramasse tous les jetons du tapis, et s'étire en me chatouillant le nez du bout de la queue. "Et bien parce que j'avais la dame de coeur. Et, en poker comme en amour, la dame de coeur gagne toujours."
RD

Commentaires
1. Le mercredi 22 août 2007 à 17:25, par Flo
2. Le mercredi 22 août 2007 à 17:54, par Raoul Duke
3. Le mercredi 22 août 2007 à 22:36, par Francis de Croisset
4. Le jeudi 23 août 2007 à 02:36, par Geronimo Cohen
5. Le jeudi 23 août 2007 à 14:55, par Lazare
6. Le jeudi 23 août 2007 à 20:52, par C.W.
7. Le jeudi 23 août 2007 à 23:40, par Raoul Duke
8. Le vendredi 24 août 2007 à 21:55, par aLex
9. Le vendredi 29 août 2008 à 00:34, par larabelle
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