Quelle sombre interaction synaptique s’est produite en plein tréfonds rance de mon reste d’encéphale en état de marche, qui m’a conduit recta dans les affres sournoises d’un comportement irréfléchi et vraisemblablement motivé par la seule volonté d’un instinct primal décidément bien en phase avec l’époque : décomplexé ? La transgression de mes limites en matière d’absorption de Chivas Regal/heure peut-elle seule justifier ma présence dans la rue, juste en bas de chez moi, en plein acte délictueux manifeste, à savoir danser de la tektonik (étais-je convaincu) sur de la mauvaise house bontempitée débarquée des marécages les plus fangeux de 1988 ?

Probablement pas.

Mais le fait que cela se soit produit n’est pas anodin, et mérite le fatras de phrases grossièrement empilées qui va suivre. Se foutre à danser un truc pareil dans une petite ville enfoncée bien profond dans le sud de la France, et qui attend soit dit en passant encore l’arrivée de la vague punk, est au moins aussi incongru que l’éventuelle existence d’un relais routier texan où l’on ne servirait que cinq fruits et légumes par jour et par personne, accompagnés du meilleur jus de soja de la région, et sur fond d’annonce répétée recommandant la pratique régulière d’une activité sportive.

Le sens sous-jacent de mon acte, permettez-moi de m’en convaincre, aurait presque pu se fendre d’une espèce de portée sociologique de mes deux, si seulement j’avais eu la moindre idée de ce que signifie la notion de « portée sociologique ». Le comportement des gens, devant un phénomène dont ils n’ont encore eu aucun écho par leur émission de télé favorite, a quelque chose d’assez édifiant pour frôler l’inquiétant.

Là où je croyais être unanimement loué et érigé en icône pour ma fabuleuse capacité d’appropriation des phénomènes culturels et artistiques plus ou moins en vogue, je me suis retrouvé livré à moi-même, couvert d’épaisses couches de haillons de honte, face à une vague de réactions inattendues. D’autant plus inattendues que tout cela se déroulait dans la ville même de Julien Doré, autant dire un havre pour les aspirants à l’originalité factice et savamment aiguillée par qui de droit... Contrairement à ce que je m’étais dit, j’ignore comment imaginé, je n’étais pas pour la première fois de ma vie un type dans le coup, à l’avant-poste de la mélasse fashionista, mais tour à tour un latino ayant abusé d’un sac de colle, un pauvre gars en pleine crise d’épilepsie –- ''mais ne restez pas là à ne rien faire, que quelqu’un appelle une ambulance, ou n’importe quoi avec un gyrophare en état de marche, nom de dieu, vous voyez bien qu’il a besoin d’aide ! Monsieur, monsieur ?'' -– ou encore une entité informe possédée par le malin. Mais en aucun cas un danseur avant-gardiste tout droit descendu du royaume de la hype afin de dispenser son savoir infect à quelques élus triés sur le volet, un exemple pour tous...

Il y avait cependant une raison à ce fiasco : à aucun moment tout ça n’aurait pu être de la tektonik. Je m’étais bien lourdement fait serrer par l’erreur. Je n’avais pas assimilé le principe essentiel selon lequel cette danse, obstinons-nous à la nommer ainsi, nécessite, comme tout bon produit ostensiblement marketing qui se respecte, toute une chiée de signes visuels distinctifs et aisément assimilables par tous les putains de lambdas qui grouillent un peu partout dans le pays. En premier lieu, détermination d’un code vestimentaire strict, nécessaire et plus, obligatoire. Inutile de ressortir la vieille garde robe du temps de Benny B. Ça ne marche pas comme ça. Et si vous avez plus de deux kilos en trop ou des bourrelets trop apparents avant l’intervention de Photoshop, n’y pensez même pas.

Est ensuite préconisée une coupe de cheveux bien précise, un pot entier de gel coiffant Vivelle Dop fixation béton au quotidien, pour obtenir un genre douteux de croisement entre la coiffure d’un footballeur est-allemand des années 70 et l’idée qu’on pourrait se faire de la chevelure de Brian Molko un lendemain de cuite au Get27. Ce qui, après les obèses ou les buveurs de bière, s’attaque aux plus de vingt-cinq ans, car inutile de croire pouvoir trouver un travail, garder le sien, ou prétendre à la vie en société dans un pays membre du G8, avec un tel merdier sur le crâne.

Comprenez bien, il fallait coûte que coûte tracer une ligne de démarcation entre la tektonik et le genre de mouvements désarticulés qu’on rencontre en boîte de nuit depuis des temps immémoriaux. Cette ligne est matérialisée par la fringue hors de prix et un vieux paillasson gras sur la tête.

Gardez toujours en mémoire ceci : on a tous dansé de la tektonik en boîte, ou en dancing pour les plus vieux d’entre nous, on a tous un jour ou l’autre agité les bras n’importe comment sur des merdes techno en renversant la moitié de son rhum-coca un peu partout alentour. Et c’était juste au mieux ridicule. Maintenant, élaborez un dress-code précis pour aller avec, éliminez tout ce qui ressemble physiquement à de la plèbe engrossée, trouvez un nom le plus mal orthographié possible, suffisamment en tout cas pour pouvoir être écrit en une seconde et demi sur un portable, et ça devient de l’art manufacturé mass média.

Vont-ils nous la faire à nous ? C’est parti pour... Ouvrons les yeux, bordel. Imaginez un instant ce qu’on va croire pouvoir être possible de nous enfiler si on laisse passer celle-là. Vous êtes-vous déjà demandé si vous seriez de taille à affronter un revival de Karen Cheryl ? Et bien commencez tout doucement à y réfléchir...

Puis attendez, ce n’est pas fini, il existe une « philosophie » avec ça, et j’avoue, j’ai cru en mourir de rire sur le coup, mais non, il y a bien une « philosophie » derrière cette gesticulation de mouches en chaleur défoncées au pyrèthre. Enfin... De toute façon on en arrivera au point où il y aura une philosophie derrière tout et n’importe quoi, y compris derrière la façon de pousser un caddie au supermarché, ou que sais-je encore, au rythme auquel tout ça avance. Doux jésus il est grand temps de se mettre à franchement prier pour nous, là.

Bon leur philosophie, faisons court, tourne autour de principes pacifistes, tolérants (et je rappelle à la lecture du paragraphe précédent sur les codes vestimentaires du bordel), principes louables dans leur essence mais qui se fracassent lamentablement contre l’existence d’un champion d’Europe (ou du monde, ou olympique, ou paralympique, quelle putain de bon dieu de différence ça peut faire) de la spécialité. Je peux vous jurer l’avoir entendu, des mecs se sont réunis, dans un vieux hangar à bœufs qui sait, pour sacrer leur champion. Et qui dit champion dit compétition, dit basses manœuvres, dit vaincre l’autre, faire en sorte de le réduire à néant. L’écraser. Inutile pour lui d’invoquer la pitié. Qui dit champion dit la Marseillaise. Qui dit champion dit qu’un sang impur abreuve nos sillons...

Ajoutez à cela le fait que tout est certainement parti d’une vidéo relayée par toute une tapée de skyblogs parmi les plus représentatifs (et tout ce qu’ils impliquent en terme de capacité de réflexion, de recul), et vous appréhenderez sans trop de peine l’énorme pourcentage de volatilité de la chose.

Parce qu’à première vue, arrêtez-moi si je me trompe, porter un t-shirt Waïkiki et des sandales Scholl n’empêche pas de se convulser comme un poliomyélite sous amphets. Des cheveux bien peignés avec une belle raie bien droite sur le côté n’interdisent en aucune façon de désarticuler les bras à sa guise. Et plus encore, pourquoi s’échiner à vouloir lier cette pratique avec la techno la plus simpliste, on pourrait tout aussi bien faire la même chose avec ce qu’il y a de plus trash et de plus insupportablement frénétique dans le plus satanique des death metal que l’on puisse répertorier. Avec en plus l’immense avantage de pouvoir se finir en orgie vertigineuse sur les tombes du cimetière. Là où la tektonik semble irrémédiablement asexuée...

C’est en tout cela que ce phénomène mourra comme il était né. La danse elle-même, pour exister en tant que telle, s’est vue contrainte à l’habituel compromis des artifices satellites qui viabilisent et finissent par précipiter à la ruine tout ce qui prétend accéder à la lumière par les voies grossières. En outre, elle dépend de facteurs bien trop contraignants pour que ça amuse longtemps ceux à qui elle s’adresse, tous ces pauvres êtres courbés à force de soumissions, obsédés par l’identificabilité, jusqu’à ne plus être en mesure d’analyser un phénomène somme toute assez simple à cerner, préférant se baffrer de la plus grande part possible de chaque semblant de gâteau qui passe à leur portée, sans se soucier nullement de ce que l’on y a foutu comme ingrédients ou comme épouvantables moisissures. Et vraisemblablement sans en jamais sentir le goût. En avalant aussi vite que possible.

Alors voilà ce que j’essaie lamentablement de vous expliquer depuis trois plombes d’élucubrations vaseuses (vous n’aurez d’ailleurs pas réussi à lire jusqu’ici, si tout se déroule comme prévu, je pourrais dire que je me masturbe trois ou quatre fois par jour sur des photos d’Amélie Nothomb à ce stade, et finir là-dessus, vous ne vous rendriez compte de rien) : la plupart des signes concourent à une même conclusion, il est probable qu’avec la tektonik nous assistions, sans en avoir encore pleinement conscience, à la plus honteusement vaste duperie médiatique depuis Damien Saez ou plus récemment le sexy centrisme. Un truc dont on parlera dans les manuels scolaires en 2205.

On va semble-t-il laisser une planète dévastée aux générations futures, c’est en tout cas ce qui se dit, mais on ne pourra pas nous reprocher de n’avoir rien fait pour bien les faire marrer...

Teri Del Eiria