Evidemment, ami jeune, je te vois d'entrée de jeu me taxer d'une forme de superficialité rétro, l'amour de l'ancien pour son style, ou d'une nostalgie réactionnaire de type "c'était mieux avant". Il y a peut-être de ça, mais je pense que ça va plus loin.

Pour resituer, ces pensées se sont progressivement imposées à moi un soir de sessions en studio, à jouer la sonate pour clavier Apple et Pro Tools : R, T, entrée, Pomme-espace, elle est bonne, on la garde, mais il va falloir éditer l'intro, alors T T T pour zoomer un peu, et hop, on coupe avec B, déplace, un petit pomme F pour fondu-enchaîné ça, et tout le monde n'y verra que du feu. Mais j'avais passé la semaine à écouter la BO de Puppet on a chain, un film policier de 1970, par Piero Piccioni, et le son obsédant de cette batterie funky psychédélique, ce grain inimitable qu'on ne peut obtenir qu'avec des préamplis à lampes d'une vieille console Neve, en saturant la bande quart de pouce. Absolument magique.

Cette collision de deux mondes diamétralement opposés m'a interpellé. Bien sûr, le débat de l'Analogique Vs Numérique ou Hardware Vs Software est un grand classique dans mon corps de métier, mais, en y réfléchissant, je me sui aperçu qu'il touchait tout les domaines de nos vies.

Comme Geronimo, j'aime cette époque où on ne construisait pas des voitures en plastique. J'aime le toucher du bois sur un tableau de bord ou le côté d'un synthétiseur; j'aime sentir la pellicule défiler quand je réarme mon appareil photo, j'aime poser le diamant sur le sillon, et me relever pour changer de face. Ce n'est pas seulement une question de style ou de cachet, je suis intimement convaincu que l'évolution de la manière dont nous interagissons avec les objets du quotidien, et particulièrement ceux liés à la culture, finit par influencer terriblement toute notre conception du monde et de la vie.

L'heure est à la dématérialisation, au numérique : plus question d'aller chiner, dans une échoppe poussiéreuse, l'album magique, de s'imprégner de l'odeur de carton et de colle de la pochette, de le ramener chez soi en salivant d'anticipation avant de le poser amoureusement sur sa platine. C'est tellement plus simple, de rester posé devant son écran, à acheter des morceaux au coup par coup sur l'iTunes music store qui iront remplir un joli petit baladeur blanc et chrome plutôt que de s'aligner sur les rayonnage d'une étagère en bois. Plus besoin d'armer l'obturateur, de faire sa mise au point, de régler le diaphragme, de se demander si la pelloche Ilford HP5 à 400ISO ne va pas être trop contrastée vu la lumière, puis d'attendre d'avoir fini le film et payé le tirage pour enfin voir le résultat. Aujourd'hui on brandit un carré de plastique, souvent un téléphone, avec une lentille dont la taille rappelle celle du légume du même nom, et hop, gratification instantanée! Si elle est pas bonne, on la jette!

Et ainsi de suite. On dessine sous Photoshop, on écrit sous Mot de Micro-Mou, et les réalisateurs font des films, sans film, justement, sur disque dur.

Bien sûr, j'ai l'air d'un vieux râleur nostalgique, mais ce n'est pas simplement qu'une question de médium, de forme, de moyen : toute cette instantanéité, toute cette facilité, finit, en modifiant les paradigmes d'usage, de création, par influer sur le fond lui-même. Est-ce que Robert Doisneau aurait pu prendre des photos avec son Nokia? est-ce que George Martin aurait pu faire Sergeant Pepper sous Pro Tools? C'est très dangereux de situer ce débat uniquement sous une dimension pratique, mine de rien, la dictature du pomme-Z, la mutabilité, la flexibilité, la praticité des supports numériques modernes (que j'apprécie, ne nous méprenons pas) influe diaboliquement sur le contenu. Est-ce que Celine aurait écrit le Voyage Au Bout De La Nuit de la même manière si il avait la possibilité d'annuler, de reprendre, de couper, de coller? j'en doute.

Et ça ne touche pas seulement les processus de création ou de consommation culturelle ("consommation culturelle", tellement ignoble, mais tellement vrai) : A l'heure où le matérialisme est érigé en religion, les objets, et la manière dont nous les utilisons, finissent par modeler notre mode de vie. Vivre entouré d'objets jetables (quelle tête aura votre clio neuve, votre appareil photo numérique, dans 30 ans? se porteront-ils aussi bien que mon vieux Minolta ou la Corvette de mes rêves?), dans un monde en plastique, finit forcement par avoir des conséquences. Nous nous construisons un monde joli, plastique blanc et aluminium chromé, avec un petit logo à la pomme. Des voitures sans risques, des meubles scandinaves, du safe sex, ne plus fumer, être politiquement correct, lisse, retouché sous photoshop. Le perfectionnisme technologique a donné l'impression que l'on pouvait tendre vers des outils de plus en plus parfaits. Et du coup, des pratiques, des actions exécutées de plus en plus parfaitement. C'était oublier la terrible uniformité de la perfection, sa grande tristesse. Toutes les bonnes choses procèdent d'une part d'imperfection, d'accident. Et ça s'applique aussi bien à la distorsion d'un ampli à tubes qu'à une recette ratée, un juron à la télé, le fait de tomber amoureux, ou le feulement d'un huit cylindre en ligne qui rend impossible la moindre conversation.

Du coup, le monde d'aujourd'hui semble attendre des individus le même degré de perfection clinique. L'homme idéal du 21eme siècle est comme un iPod : svelte, complet, efficace, pratique, mais terriblement stérile.